Actualité intellectuelle et philosophique, Johann Chapoutot : Libres d'obéir (janvier 2020)

Entretien avec Johann Chapoutot (Le Figaro)

https://www.lefigaro.fr/histoire/johann-chapoutot-les-nazis-agissaient-en-managers-avec-une-conception-du-travail-non-autoritaire-20200123

Johann Chapoutot: «Les nazis agissaient en managers, avec une conception du travail non autoritaire»

GRAND ENTRETIEN – L’historien du nazisme retrace dans un essai passionnant la deuxième vie de Reinhard Höhn, brillant juriste du IIIe Reich devenu après-guerre le fondateur de la principale école de commerce allemande.

Publié le 23 janvier 2020 à 22:32, mis à jour le 23 janvier 2020 à 22:32
«Pour un ex-nazi, il était assez facile de se blanchir. Le “Persilschein”, le certificat Persil, cette lessive qui lavait plus blanc que blanc, était le surnom donné à la procédure», raconte Johann Chapoutot.
«Pour un ex-nazi, il était assez facile de se blanchir. Le “Persilschein”, le certificat Persil, cette lessive qui lavait plus blanc que blanc, était le surnom donné à la procédure», raconte Johann Chapoutot. Frédéric STUCIN pour le Figaro Magazine

LE FIGARO MAGAZINE. – On redécouvre en vous lisant l’ampleur du «recyclage» des anciens nazis dans l’Allemagne de l’Ouest. Ils ont largement participé à la reconstruction du pays. Comment cette assimilation s’est-elle faite?

Johann CHAPOUTOT. - Il faut bien distinguer les deux Allemagnes sur ce sujet. À l’Est, les communistes ont liquidé ou condamné la majorité des anciens cadres du IIIe Reich. À l’Ouest, le processus a été plus sommaire. Les puissances occupantes se sont concentrées sur le procès de Nuremberg, et elles sont finalement restées peu regardantes à l’égard du reste de la population. Pour un ex-nazi, il était assez facile de se blanchir. Le «Persilschein», le certificat Persil, cette lessive qui lavait plus blanc que blanc, était le surnom donné à la procédure. Car il suffisait à tel ou tel ex-officier de la Gestapo d’un seul témoignage l’exonérant de toute participation à un crime de masse pour éviter les poursuites. Et puis surtout, on a vite basculé dans la guerre froide. La République fédérale avait besoin de tout le monde pour faire face à la menace soviétique. Or, dans la lutte anticommuniste, les nazis étaient ce qui se faisait de mieux.

Vous faites découvrir Reinhard Höhn, un brillant juriste qui a connu une carrière fulgurante dans les années 1930 et fondera la plus prestigieuse école de commerce de la fin des années 1950. Vous ne le décrivez pas seulement comme un technicien, mais comme un «Mengele du droit»…

Je fais cette comparaison pour contredire la littérature assez confidentielle qui existe déjà sur lui et ses équivalents. En général, on insiste sur le côté bureaucrate de ce genre de personnage. Or, Reinhard Höhn était un nazi convaincu. Un bourgeois moyen, bien élevé, ultranationaliste, traumatisé par la défaite de 1918, prêt à tout pour restaurer l’honneur perdu de l’Allemagne. C’était un bel homme, séduisant, à l’aise dans tous les milieux, et gros travailleur, exactement comme Mengele. On a plusieurs spécimens intéressants de ce type social qui vont verser dans le nazisme à partir de 1930. Par exemple, le juriste Werner Best, sur lequel il y a une belle biographie d’Ulrich Herbert, Un nazi de l’ombre.

Reinhard Höhn a fait un choix plus simple que Josef Mengele: il ne fuit pas.

Non, il n’a pas de sang sur les mains, il est moins exposé. Mais il a tout de même changé d’identité pendant quatre ans, et il s’est établi comme naturopathe. Peu à peu ce passionné d’histoire militaire trouve un complément de salaire en faisant des conférences sur l’art du commandement militaire. Les réseaux d’anciens nazis le retrouvent quand il reprend son nom, dans les années 1950, et le mettent en relation avec les milieux patronaux. Et c’est comme cela qu’il va fonder l’«Akademie» en 1956, une «business school» censée imiter Harvard. À partir des années 1960, 2600 entreprises allemandes y ont envoyé leurs cadres. Il s’agit d’une sorte de synthèse entre HEC et l’Insead, cette dernière étant d’ailleurs créée dans les mêmes années, et dans le même contexte.

Retrouve-t-on d’autres ex-nazis dans cette Akademie?

Oui, par exemple le professeur de marketing Franz Six, général SS et génocidaire. Un homme qui a tué de ses mains. Ou Karl Kötschau, grand ponte de l’idéologie raciale. Il a continué de dire qu’il fallait éliminer les malades et les débiles. Il était professeur de développement personnel.

Le passé nazi de Höhn n’a été révélé qu’en 1969, mais il n’est pas allé en prison. On croyait les Allemands rongés par la mémoire et la culpabilité ; on les découvre amnésiques…

Pas seulement les Allemands. L’Europe occidentale, elle aussi, n’a pas voulu regarder tout cela de trop près. Elle a eu besoin de se construire une image de l’Allemagne dénazifiée pour tourner la page. Les Allemands étaient des amis. Cela nous permettait d’envisager dès 1952 la création d’une armée commune, avec la CED. En Allemagne, l’énergie était à la reconstruction du pays et à la lutte contre le communisme. C’est pour cette raison que la véritable sortie du nazisme a eu lieu très tard, à la fin des années 1970, au moment où la Fraction Armée rouge a frappé l’Allemagne au cœur. En 1977, ils assassinent Hanns-Martin Schleyer, le patron des patrons. On découvre qu’il était un ancien capitaine SS chargé de l’aryanisation économique de la Tchécoslovaquie. Tous ces terroristes rouges étaient des enfants de familles éduquées qui ont découvert dans leurs greniers que leurs pères étaient d’anciens nazis. Leur révolte contre la RFA «fasciste» vient de là. Ce violent règlement de compte avec le passé a provoqué une prise de conscience de la société allemande. D’autant plus que cela a correspondu avec la redécouverte de la violence des crimes nazis racontés par la série Holocauste dès 1979.

Vous expliquez que les patrons allemands ont apprécié les théories de management prônées par Höhn. Pourquoi voulaient-ils en finir avec le culte prussien de la hiérarchie autoritaire?

Höhn fait partie de ces gens qui ont théorisé après 1933 une nouvelle relation entre les chefs et leurs subordonnés. Il voulait rompre avec la vieille bureaucratie bismarckienne. Il fallait favoriser l’initiative sur le terrain, et encourager le petit gradé à trancher les problèmes sans attendre d’autorisation venue d’en haut. L’approche nazie de l’administration revendiquait la décentralisation et le principe de subsidiarité. L’âme germanique devait secouer la raideur prussienne trop inspirée par le modèle français jacobin, mais aussi catholique et latin, d’un État tatillon.

La cogestion entre patronat et syndicats, et le nouveau capitalisme rhénan en général, si souvent loué, étaient-ils d’inspiration nazie?

En fait, non. La cogestion est imaginée dès les années 1930 par les néolibéraux, qui deviendront ensuite les «ordolibéraux». Ce sont généralement des catholiques issus de l’université de Fribourg qui cherchent à encadrer le libéralisme dans un ordre dont l’État est le garant. Ils ne veulent pas renouveler les erreurs du libéralisme des années 1920. C’est pourquoi il ne faut pas confondre les néolibéraux avec les ultralibéraux. Les premiers théorisent ce qui deviendra le modèle social et économique de l’Allemagne après-guerre. Une des composantes de cet ordre est la cogestion, tout comme la sacro-sainte indépendance de la monnaie. Pourtant, ce nouveau modèle se combine parfaitement, au niveau microéconomique, avec le management par délégation de responsabilité dont Höhn est le promoteur au travers de l’Akademie.

On a l’habitude de penser que la mise en place de la délégation de responsabilité a été très postérieure dans le développement du capitalisme…

Cette perception est surtout française. Car aux États-Unis, l’un des nouveaux gourous du management, Peter Drucker, dit la même chose que Höhn au même moment. Tous deux pensent que dans une économie de haute croissance, et face à l’ennemi communiste, on ne peut pas continuer comme dans Les Temps modernes de Chaplin. Il faut réinstituer le producteur comme sujet. La France reste d’abord à l’écart de ce management libéral-là. Et d’ailleurs, pour Reinhard Höhn, la France est l’antimodèle, celui de l’État-nation centralisé, vertical, la prison de l’individu, soumis au préfet et au lycée carcéral. Ce que Höhn apporte à la RFA, c’est un management fondé sur le dépassement de la lutte des classes grâce au patriotisme d’entreprise, l’union de l’ouvrier et du patron dans le même esprit conquérant. Ce discours se fond parfaitement avec le projet macroéconomique d’Adenauer, qui veut installer la cogestion.

Mais cette délégation de responsabilité n’est-elle pas un trompe-l’œil? Ne montrez-vous pas que dans le modèle de Höhn, le chef regarde sans cesse par-dessus l’épaule de ses subordonnés?

À l’époque, c’est très neuf. Mais oui, on va s’apercevoir que cela génère des effets pervers qui contredisent l’intention initiale. Certes, le subordonné dispose de la liberté des moyens, mais il ne peut dévier de l’objectif fixé par son supérieur, qui aura tendance, de plus en plus, à contrôler son subordonné. Ce sont ces procédures de contrôle qui finalement alourdiront la vie de l’entreprise au lieu de l’alléger.

Est-ce pour cette raison que l’Akademie a connu une crise dans les années 1970?

Le désamour est venu de deux côtés. En 1969, le SPD a informé la presse amie du passé nazi de Höhn, car son influence devenait trop grande, et les cadres militaires commençaient à suivre des formations dans son Akademie. Et puis, les modes du management ont évolué. L’école de commerce suisse de Saint-Gall a critiqué la nature bureaucratique du modèle de délégation de responsabilité.

Il y a eu un changement de terminologie mais pas de philosophie : l’entreprise a remplacé la race.

Johann Chapoutot

Vous suggérez fortement la continuité entre le nazisme et notre modernité. Comment et pourquoi?

Les nazis étaient fascinés par la modernité, et notamment par celle des États-Unis. Ils voulaient plus d’usines, plus d’intrants chimiques, plus de mécanisation, des autoroutes partout, des voitures pour tous, et cela allait jusqu’à l’organisation des loisirs. Ils voulaient rattraper le retard – tout comme les communistes de leur côté. Et ils furent très précurseurs dans la gestion des enthousiasmes de la classe moyenne. Ils inventèrent le plan mer et montagne avec trente ans d’avance sur Pompidou, avec leurs grandes stations intégrées de plusieurs kilomètres de long dotées de 20.000 lits.

Vous insistez sur ce motif de «la joie au travail»…

Les nazis agissaient en managers, qui considèrent les individus comme des «facteurs de production». Et ils ont adopté une conception du travail non autoritaire, par la joie, par le consentement et la ferveur. Ils ont été de remarquables DRH, prêts à tout pour attiser la motivation des masses. Pour Höhn et ses amis, l’objectif était de devenir des maîtres de la performance productive, et pour cela il fallait laisser libre cours à l’initiative et la prise de risque. Le discours nazi galvanisait le déploiement immanent de la race dont la force créatrice devait renverser les vaines tutelles de l’État. Il y a eu un changement de terminologie mais pas de philosophie: l’entreprise a remplacé la race.

L’idée que le plus fort doit s’imposer dans la lutte pour la vie n’a pas disparu de nos réflexes psychosociaux, loin de là

Johann Chapoutot

Vous faites du nazisme un révélateur de la modernité ultralibérale. Mais nous sommes dans un monde où les États comptent encore. Les nazis ne veulent-ils pas d’abord subvertir un ordre bourgeois libéral qu’ils haïssent, producteur de lois et d’équilibre entre les pouvoirs?

Dans le nazisme, je vois des tendances lourdes qui ne sont pas nazies, qui lui ont préexisté et lui ont survécu. L’une d’elles est le darwinisme social, inventé en Angleterre à la fin du XIXe siècle et qui imprègne toujours notre représentation du monde. Bien sûr, les nazis l’ont développé de manière paroxystique. Mais il n’a pas cessé d’exister ensuite, et nous avons continué d’entretenir le culte de la productivité et de la compétition. L’idée que le plus fort doit s’imposer dans la lutte pour la vie n’a pas disparu de nos réflexes psychosociaux, loin de là.

Il n’empêche que l’ordre libéral ne se limite pas à ça. L’idée d’État de droit le distingue de manière essentielle du nazisme…

En effet, pour Höhn la société libérale, qui repose sur un État régulateur, est mauvaise. Car l’État est contre-sélectif, et encore plus l’État providence. Autrement dit, cet État de droit laisse sa chance au malade, à l’inadapté, au parasite. Il fait triompher l’encre de la loi sur le sang de la race. Son rêve était d’en revenir au temps béni des libertés germaniques. Par la voie du nazisme, ou par celle d’une économie de marché porteuse de la vitalité du peuple allemand.

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