Actualité intellectuelle et philosophique, Johann Chapoutot : Libres d'obéir (janvier 2020)

Recension de Libres d’obéir (le Point)

https://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/histoire-le-management-selon-les-nazis-26-01-2020-2359650_1913.php#xtmc=chapoutot&xtnp=1&xtcr=1

Le management selon les nazis

Dans « Libres d’obéir », l’historien Johann Chapoutot montre comment le IIIe Reich a favorisé un management libéral pour faire exécuter ses ordres totalitaires.

Par 

Modifié le 26/01/2020 à 20:13 - Publié le 26/01/2020 à 09:00 | Le Point
Manager. Discours du Dr Reinhard Hohn, compare a un << Josef Mengele du droit >>, promulguant le droit du IIIe Reich, a Berlin, en 1936 (de face, a dr., Heinrich Himmler). » alt= »<br />
Manager. Discours du Dr Reinhard Hohn, compare a un << Josef Mengele du droit >>, promulguant le droit du IIIe Reich, a Berlin, en 1936 (de face, a dr., Heinrich Himmler). » src= »https://static.lpnt.fr/images/2020/01/26/19981275lpw-19981306-libre-jpg_6866262.jpg » width= »1000″ height= »662″ />
Manager. Discours du Dr Reinhard Höhn, comparé à un « Josef Mengele du droit », promulguant le droit du IIIe Reich, à Berlin, en 1936 (de face, à dr., Heinrich Himmler).

Bien sûr, le management n’est pas une invention du nazisme et ne l’a pas attendu pour exister. Bien sûr, le management ne rappelle pas, dans ses principes, les plus sombres pages du IIIe Reich. Si le livre de Johann Chapoutot, Libres d’obéir, avait prétendu le contraire, on se serait vu obligé de remettre quelques pendules à l’heure. De façon bien plus intéressante, il se penche sur l’une des particularités étonnantes d’un régime dont cet historien culturaliste avait jusque-là souligné, de manière parfois abstraite, éthérée et exagérée, la dette antique. Le voilà qui opère un virage à 180 degrés en décryptant la modernité du nazisme et son tropisme pour les questions managériales. « Comment l’esprit vient aux juristes et aux administrateurs », résume-t-il. Des juristes nazis, universitaires, auxquels les spécialistes de France et d’ailleurs consacrent depuis vingt ans un nombre croissant d’ouvrages.

 

« Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui », de Johann Chapoutot (Gallimard, 176 p., 16 €).

 

Liberté. Comment faire plus avec moins d’hommes ? Tel a été le défi du IIIe Reich, qui, au fil des conquêtes, a étendu à une allure foudroyante l’« espace vital » allemand. C’est bien beau de vampiriser les ressources, mais comment mobiliser tous ces nouveaux matériaux, agricoles, industriels, humains ? En d’autres termes, comment faire quand on déporte, affame, tue des populations entières, pour parvenir à l’objectif numéro un, le seul envisageable, la victoire et l’affirmation de la supériorité allemande ? Le mérite de Chapoutot est de pointer deux spécificités paradoxales du nazisme qui auront certainement échappé au grand public. On entend souvent parler du Reich comme du parangon de l’État totalitaire. Il plaçait donc l’État, l’alpha et l’oméga, au-dessous de tout ? Eh bien non, au contraire. Il était synonyme de dictature, donc de contrainte et d’asservissement ? C’est un peu plus subtil, et il faut réintroduire la liberté dans le jeu.

Chapoutot répertorie toute une série d’intellectuels du régime, qui ont pilonné systématiquement le rôle artificiel négatif, mécanique, stérile, néfaste de l’État, prônant le recours à une liberté d’initiative. S’il ne s’agissait que d’intellectuels devisant entre eux, quelle importance ! Mais les Herbert Backe, Wilhelm Stuckart, Werner Best, Reinhard Höhn, ont accédé aux plus hautes sphères de l’administration et de la politique. Le premier, Backe, secrétaire d’État puis ministre de l’Agriculture et chargé de l’approvisionnement, fut à la manœuvre de l’invasion de l’URSS et de la mise en coupe réglée de son vaste territoire. Le second, Stuckart, corédacteur des fameuses lois antisémites de Nuremberg, fut secrétaire d’État à l’Intérieur et représentant du ministre lors de la conférence de Wannsee sur la Solution finale. Le troisième, Best, a défini les bases juridiques de la lutte contre les ennemis du Reich avant de sévir en France. Le dernier, Höhn, comparé à un « Josef Mengele du droit », a dirigé l’Institut de recherche de l’État. Un État dont il souhaite, comme Hitler, la disparition, pour lui substituer la « communauté », issue des liens et des serments du citoyen renouvelés par le sang, la race, dans un espace vital.

Napoléon. Fidèle à ces racines vitalistes, qui exaltent le mouvement, la transformation et l’initiative, le nazisme a en effet tourné le dos à la pensée de l’État stable et sclérosé qui s’était imposé après la Renaissance en Europe et dont le fâcheux corollaire était l’émergence de l’individu, voué aux gémonies par tous ces nazis technocrates. L’État tout-puissant et paralysant était identifié à la France, dont le centralisme se retrouvait dans le viseur de ces messieurs de la propagande. Ceux-ci ciblaient aussi l’administration, avec ses fonctionnaires qui, sous la période prussienne, étaient devenus une caricature de la hiérarchie tatillonne. Tous ces esprits brillants revendiquaient désormais « l’élasticité, la joie au travail, la proximité à la vie, l’initiative créatrice » du fonctionnaire. Ils encourageaient la prise de décision rapide, « sans s’embarrasser de scrupules bureaucratiques »« Ne parlez pas, agissez, sans plainte ni complainte à l’égard des tutelles. » Amateur de filiations culturelles, Chapoutot repère cet appel à l’initiative dans les réflexions des penseurs militaires prussiens qui s’étaient interrogés sur les causes de la défaite d’une Prusse rigide face à Napoléon et à des troupes françaises mobiles et pleines d’allant : Clausewitz mais surtout Scharnhorst, qui offrit aux Prussiens la notion d’Auftragstaktik, la tactique par la mission ou l’objectif. Le chef donne l’impulsion, la direction, la fin, au subordonné de décider des moyens ; en contrepartie, cependant, la responsabilité afférente pèse sur les épaules de l’exécutant. Problématique qu’on retrouvera dans le management dont Höhn, blanchi de tout passif nazi après 1950, deviendra l’un des mentors infatigables en RFA, créant l’Akademie für Führungskräfte der Wirtschaft (« académie pour les forces de direction de l’entreprise », autrement dit l’École des cadres, équivalent allemand de l’Insead), qui formera pendant vingt ans la majorité des cadres d’outre-Rhin.

Polycratie. Chapoutot en revient à la perception désormais classique et globale du fonctionnement du nazisme. À l’interprétation intentionnaliste, qui défendait l’idée d’un Hitler omnipotent et interventionniste, a succédé l’approche fonctionnaliste, structuraliste. Le Reich n’était pas une autocratie, mais une polycratie. Il fut l’empilement, l’enchevêtrement de différentes structures, agences, officines rivales, cherchant à interpréter et à appliquer de manière radicale une pensée vague, celle du Führer. L’Allemagne, royaume de l’ordre et de la discipline ? Bien plutôt celui de la confusion. Dès lors, l’encouragement de l’initiative, au nom d’une « liberté germanique » dont Chapoutot rappelle la prégnance dans les élites, s’emboîte parfaitement dans ce processus.

Il correspond aussi à une préoccupation du pouvoir quelque peu oubliée : fabriquer du consentement populaire, susciter de l’adhésion. Le micro, la propagande, la matraque, les camps ne suffisaient pas. Pour niveler la lutte des classes, pour parer à une révolution, il fallait aussi « acheter les Allemands » en leur vendant un espace de liberté dans l’exécution des ordres. Cette joie stimulée par le travail, cette force réalisée par la joie, Kraft durch Freude - nom d’une organisation qui fut un immense comité d’entreprise -, fut en effet une constante du régime. Elle s’accompagnait du souci d’obtenir le maximum de performance de la part d’une « communauté productive ». Critère plus que discriminant. On départagea dès lors les performants et les non-performants. À cet endroit, il n’aurait peut-être pas été inutile de faire un état des lieux du management dans les années 1930 et d’ouvrir cette réflexion vers celle d’un Edward Bernays, le neveu de Freud, père américain des « relations publiques », théoricien de la fabrique du consentement, dont s’inspirèrent les Goebbels & Cie.

Ordo-libéralisme. Chapoutot préfère suivre après guerre la destinée de Höhn dans une RFA pressée par l’Ouest, dans le contexte de la guerre froide, de se relever de ses ruines. Les compétences de ce « génie du management » ne sont pas laissées en jachère. La transition se fait en douceur : « La liberté germanique devient liberté tout court, l’effort d’armement devient reconstruction, l’ennemi judéo-bolchévique n’est plus que l’ennemi soviétique. » Avant d’être rattrapé par son passé nazi, Höhn peut être considéré comme l’un des précurseurs de l’ordo-libéralisme et de la nouvelle gestion publique (new public management), un des nouveaux évangiles de l’Occident.

On en aurait aimé un peu moins sur Höhn, qui a visiblement inspiré cet ouvrage, et davantage sur l’application réelle de toutes ces directives dans l’appareil nazi. Quelle forme concrète fut donnée sur le terrain à ces principes par tous les hommes de main du nazisme, ses officiers traitants, ses managers ? Un autre travail, dans les archives

Pas encore de commentaire.

Ajouter votre réponse

Cryogenic ball valves manuf... |
Dual plate check valve manu... |
Boni5933 |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Mobile Livescore
| Astuces en tous genre !!!
| Fzmmf