Actualité intellectuelle et philosophique, Jared Diamond : Bouleversement (septembre 2020)

Recension de Bouleversement de Jared Diamond (le Figaro)

CHRONIQUE - On tire toujours quelque chose d’un livre de Jared Diamond, même quand il est décevant. Le héros des écolos disserte sur les nations en crise et propose une méthode naïve pour conduire le changement.Lien : https://www.lefigaro.fr/vox/societe/jared-diamond-le-bon-sens-pres-de-chez-vous-20200916

Publié il y a 3 heures, mis à jour il y a 3 heures

Le géographe, historien, écologue, et maintenant psychologue comportementaliste Jared Diamond commet donc un nouveau livre. Nous l’avions rencontré lors d’un passage à Paris il y a sept ans déjà. Mais cette fois-ci il est confiné en Californie. À l’époque notre chronique dressait le portrait louangeur d’un surdoué polyglotte et ornithologue amateur, passé d’une sérieuse carrière de physicien à celle de brillant géographe, professeur à Ucla, et couronné par une célébrité tardive avec deux livres qui ont fait date. Dans De l’inégalité parmi les sociétés, il montrait que la domination euro-asiatique résultait d’un avantage géographique et écologique.

L’idée qu’une telle domination soit justifiée par des causes naturelles a fortement déplu aux décolonialistes. Le second livre, Effondrement, lui a valu d’être élevé au statut de divin penseur par le mouvement écolo qui se cherchait un parrain. Le titre américain du livre - Collapse - a donné lieu, dix ans plus tard, au courant des «collapsologues», dont Diamond refuse pourtant le pronostic fataliste: il ne pense pas que la disparition des sociétés modernes soit aujourd’hui inévitable. Dans Effondrement, Diamond décrit des sociétés humaines qui ont disparu par inconscience court-termiste, après avoir épuisé les ressources naturelles de leur territoire. Retenons qu’elles ont été rares et isolées. Le manque de défis extérieurs ne les aidait pas à se remettre en cause.

Avec Bouleversement, Jared Diamond nous propose justement de réfléchir sur les nations qui, elles, ont su s’adapter aux nouvelles donnes de l’Histoire. Le bon titre aurait sans doute été «Adaptation», même s’il n’est pas la traduction stricte du mot «upheaval». Quand elles ne sont pas coupées du monde, les nations et les civilisations sont sans cesse secouées par la concurrence inévitable que leur imposent leurs voisines. Cela les place dans une situation d’instabilité chronique, parfois interrompue par des parenthèses heureuses. Arnold Toynbee, bien avant Jared Diamond, a montré que les nations ne persévèrent dans leur existence que si les circonstances (économie, démographie, culture) les mettent en demeure de s’adapter.

Quoi qu’il en soit, Jared Diamond, aujourd’hui âgé de 82 ans, établit dans son livre la liste des douze facteurs qui sont censés expliquer l’aptitude d’un individu à changer, et il les applique à sept pays dans lesquels il a vécu: Finlande, Japon, Chili, Indonésie, Allemagne, Australie, et bien sûr les États-Unis. Il est toujours plaisant de s’immerger dans l’histoire de pays que l’on connaît à peine. Jared Diamond nous fait partager ses souvenirs de voyage, ses conversations avec ses amis. Il a laissé de côté l’habit universitaire, pour enfiler la tenue plus décontractée du grand-père au coin du feu. Nous sommes en compagnie d’un professeur émérite qui disserte agréablement à partir d’intuitions partagées en famille. Ainsi Jared Diamond a-t-il emprunté à sa femme, psychologue, la liste des critères qui permettent à un individu de dépasser une crise personnelle: sortir du déni, accepter sa part de responsabilité, cerner les difficultés principales, accepter l’aide d’autrui et s’inspirer de leur modèle de vie, savoir faire des compromis et renoncer aux mauvaises habitudes, etc.

On comprend alors que ce livre devrait se trouver au rayon «développement personnel» des nations dépressives. Et comme tout livre de cette nature, il ne servira à rien du tout. Aucun des exemples de Jared Diamond n’indique la capacité d’un pays à suivre étape par étape une telle méthode, car il est bien rare qu’une société tombe d’accord sur le diagnostic par un exercice volontaire d’auto-évaluation. Regardez en France: les comités d’experts demandent depuis quarante ans une réforme de la Sécurité sociale et des retraites. Et rien ne bouge. Pourquoi? Tout simplement parce que l’histoire est violente.

La capacité à faire des compromis et s’adapter à des situations nouvelles ne vient en général qu’au terme d’échecs cuisants qui contraignent une nation à changer de cap. Prenons l’exemple du Japon. L’ère Meiji, soigneusement décrite par Diamond, semble corroborer l’idée d’une adaptation planifiée et volontaire aux défis de la modernité occidentale. Mais il aura fallu la pression sans merci des armadas européennes et américaines, pour forcer le Japon au sacrifice de son mode de vie traditionnel. Ce choix forcé a certes été rapidement assumé par l’élite japonaise. Il aura permis une transformation spectaculaire du pays. Et pourtant, soixante ans plus tard, la montée du nationalisme nippon a démontré qu’une partie de la société n’avait pas accepté le compromis de l’ère Meiji. Diamond omet de relever ce point essentiel.

En effet, le changement n’est que très rarement anticipé, partagé, et conduit de manière pacifique. L’exemple de la subtile cohabitation finlandaise avec l’Union soviétique est très bon, mais il n’a été possible qu’après une guerre terrible. L’exemple de la mue allemande après 1945 (pacifisme, méthode du compromis, reconnaissance des fautes passées) est excellent, mais il aura fallu deux conflits mondiaux pour la guérir de sa pulsion pangermanique. L’exemple du Chili est intéressant, mais il confirme qu’un fragile compromis n’a été possible qu’après dix-sept ans de dictature – laquelle aura été le résultat de l’impasse dans laquelle se trouvait la société chilienne sous Salvador Allende.

Reste l’Australie. Il n’y a eu nulle violence dans le tournant qui l’a fait passer du statut de colonie britannique à celui de nation blanche anglophone, puis à celui de nation asiatique. Mais c’est un pays neuf et peu peuplé dont les défis à relever sont modérés. L’auteur se doute bien que ses douze «clés» pour la conduite du changement laisseront les mauvais esprits un peu sceptiques. Mais il s’en défend vigoureusement: «Il ne fait aucun doute que ces clés “évidentes” aux yeux de certains ont trop souvent été ignorées, et continuent de l’être. Aujourd’hui, leur ignorance menace le bien-être de centaines de millions de mes compatriotes américains

Nous pensons que, hélas, l’Histoire nous enseigne le plus souvent que la lucidité vient après la chute. Les meilleures pages du livre sont d’ailleurs celles qui décrivent le délitement de la démocratie américaine et l’échec de la méthode Diamond. Il fait la liste des abandons: «Fin de la cohabitation respectueuse entre le Congrès et la Maison-Blanche, épuisement de la vie associative locale à cause de Netflix et Facebook, radicalisation des choix, coût exorbitant des campagnes politiques qui soumettent les candidats aux diktats de contributeurs, montée dramatique de l’abstention». Cette crise américaine est celle des classes moyennes. Et c’est aussi une crise européenne – ce que Diamond ne voit pas. Quand les classes moyennes vont mal, la démocratie aussi. La culture du compromis se dissout dans l’aveuglement général. Et l’adaptation aux temps nouveaux se fait dans la douleur. En général, la dictature est proche.

Mots-clefs :,

Pas encore de commentaire.

Ajouter votre réponse

Cryogenic ball valves manuf... |
Dual plate check valve manu... |
Boni5933 |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Mobile Livescore
| Astuces en tous genre !!!
| Fzmmf