Actualité intellectuelle et philosophique, Fin de la revue Le Débat (septembre 2020)

Enquête du Monde sur les réactions face à la fin du Débat

ENQUÊTE

Lien : https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2020/09/20/fin-du-debat-retour-du-combat_6052963_3236.html

Les fondateurs de la revue intellectuelle, publiée aux éditions Gallimard depuis 1980, ont annoncé fin août l’arrêt de sa publication, arguant d’un désintérêt des élites pour les humanités et déplorant que la polémique médiatique ait pris le pas sur la discussion démocratique. Dans le milieu de la pensée française, les réactions à cette annonce sont contrastées.

La fin du Débat signifie-t-elle la mort du débat ? Telle est la question souvent posée depuis l’annonce, le 29 août, de l’arrêt de la parution de la revue Le Débat, publiée de 1980 à 2020 par les éditions Gallimard et dont l’historien Pierre Nora était le directeur, le philosophe Marcel Gauchet le rédacteur en chef et Krzysztof Pomian le principal conseiller.

Pierre Nora ne s’y est pas trompé : « La disparition d’un titre important a toujours une signification qui la dépasse », écrit-il dans l’éditorial du dernier numéro de la revue (n° 210, mai-août 2020), sorti le 10 septembre. Car, d’une certaine manière, Le Débat s’arrête pour les mêmes raisons qui ont présidé à sa création. Née en 1980, l’année même de la mort de Jean-Paul Sartre, Le Débat voulut rompre avec la figure de l’intellectuel engagé. En finir avec sa nature « tyrannique et despotique », déclarait Pierre Nora lors d’un dialogue avec Régis Debray organisé à l’occasion de la sortie du premier numéro, mais publié trente ans plus tard (« Continuer Le Débat », n° 160, 2010).

Ainsi, c’est afin de « rompre ce pacte avec la violence qui les a constitués en tant qu’intellectuels » que la revue s’est lancée, avec pour objectif de devenir l’espace privilégié des controverses apaisées de l’âge démocratique. Une revue post-marxiste et post-structuraliste aussi, contemporaine de ce que l’on appela « la fin des idéologies ».

« Nous n’avons aucune philosophie à défendre ni aucun mot en “isme” à imposer », arguait M. Nora. « Je vais vous dire ce qui me gêne dans votre démarche : c’est sa stupéfiante politesse. Je n’aime que les manières polies, pas les pensées », rétorquait M. Debray. Et Michel Foucault en comprit immédiatement la signification : « Il a ressenti le premier éditorial de la revue comme une attaque contre lui ; notre amitié en a été, pour un temps, brisée », se souvient Pierre Nora.

Le Débat congédiait en effet la figure sartrienne de l’intellectuel prophétique – celui qui incarne la conscience universelle et oriente l’action, notamment pour Sartre et les siens vers la Révolution –, l’incarnation foucaldienne de l’intellectuel spécifique, qui met ses connaissances au service d’une cause, comme Foucault le fit notamment sur la question des prisons, et même celle, bourdieusienne, qui sera conceptualisée plus tard, de l’intellectuel collectif, cette agrégation d’intellectuels spécifiques qui se réunissent au sein de réseaux critiques afin d’imaginer une autre politique.

Aujourd’hui, Le Débat tire sa révérence parce que, selon sa direction, la polémique médiatique aurait remplacé la discussion démocratique. Mais aussi en raison de « la résurgence des radicalités », assure le philosophe Marcel Gauchet. Entre l’éclipse de l’espérance révolutionnaire et le retour des « réflexes totalitaires », parfois « planqués derrière les plus nobles causes progressistes », comme le déplore la sociologue Nathalie Heinich dans le dernier numéro du Débat, la parenthèse enchantée se serait refermée.

Alchimie

Une parenthèse ouverte par l’essor de la « nouvelle histoire », ce courant historiographique qui « tutoie le passé », comme le disait le médiéviste Jacques Le Goff, cette approche historique qui cherche les problèmes sous les récits et scrute l’imaginaire et les mentalités des sociétés à l’ombre des grands événements du passé, dont Emmanuel Le Roy-Ladurie et Georges Duby furent les principaux représentants.

Une séquence ouverte par les articles de François Furet sur la question révolutionnaire (« La Révolution sans la Terreur ? », n° 13, 1981), de Mona Ozouf sur le bicentenaire de 1789 (« Peut-on commémorer la Révolution française ? », n° 26, 1983), ou ceux d’Alain Minc et de Pierre Rosanvallon sur « l’économie souterraine ». Une période scandée aussi par des controverses marquantes, comme la charge de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss contre une certaine modernité picturale, dix ans avant la querelle de l’art contemporain (« Le métier perdu », n° 10, 1981), ou l’alerte lancée par le romancier Milan Kundera sur la tragédie de l’Europe centrale (« Un Occident kidnappé », n° 27, 1983).

« Ce club de brillants gérontocrates, dont le bilan est globalement positif, n’a pas su transmettre et renouveler les générations »
François Dosse, historien des idées

« Le Débat, parce qu’en France, il n’y en a pas », osait Pierre Nora dans le premier numéro de la revue, dans laquelle le philosophe Cornélius Castoriadis, l’historien Eric Hobsbawm et le biologiste François Jacob rédigeaient des comptes rendus de livres étrangers.

Car Pierre Nora voulait créer, à l’époque, une sorte de New York Review of Books à la française, et avait demandé au journaliste Jean Lacouture de s’y atteler. Mais après le refus de ce dernier, il confia ce travail à Marcel Gauchet, sur les conseils du philosophe Claude Lefort, qui cherchait à placer son ancien étudiant ayant fait ses armes dans les revues Libre et Textures. Une alliance en apparence contre nature entre l’historien, issu de la grande bourgeoisie parisienne éclairée, et l’ancien gauchiste de la faculté de Caen, fils d’un cantonnier normand, un jeune intellectuel « aux allures d’instituteur à la Péguy et de curé de séminaire », se souvient Pierre Nora.

Et pourtant, l’alchimie eut lieu, dont témoignent leurs réunions ritualisées du lundi après-midi, menées quarante ans durant. « Une messe et une joute », témoigne Pierre Nora, qui n’exclut pas de les poursuivre puisque la collection d’ouvrages du Débat, forte de 80 titres, se prolongera désormais sous différents formats. Un duo, un couple ou plutôt un trio, car l’historien des Lieux de Mémoire et le philosophe du Désenchantement du monde furent épaulés par Krzysztof Pomian, historien d’origine polonaise incarnant notamment l’antitotalitarisme de la revue, un grand érudit qui publie, le 1er octobre, le premier tome de Musée, une histoire mondiale (Gallimard, 704 pages, 35 euros).

Lire aussi« Historien public » et « Présent, nation, mémoire », de Pierre Nora : et Pierre Nora changea l’Histoire

Les responsables de la revue évoquent quatre raisons principales à cet « autosabordage » : l’érosion de la curiosité encyclopédique, la désintellectualisation des élites, la mort du genre de la revue généraliste et la radicalisation du débat public.

Raisons auxquelles il faut ajouter celle, plus prosaïque, de l’âge de ses animateurs. Car avec Marcel Gauchet (74 ans) et Krzysztof Pomian (86 ans), « nous avons presque 250 ans à nous trois », observe avec humour Pierre Nora, lui-même âgé de 88 ans. Un vieillissement de l’équipe éditoriale qui n’est pas anodin, car « ce club de brillants gérontocrates, dont le bilan est globalement positif, n’a pas su transmettre et renouveler les générations », observe l’historien des idées François Dosse, également biographe du directeur de la revue (Pierre Nora. Homo historicus, Perrin, 2011).

Le crépuscule des intellectuels ?

L’érosion de la curiosité encyclopédique serait solidaire d’un affaissement du niveau scolaire, que Pierre Nora résume d’un trait : « La licence, c’est le bac d’autrefois. » Et, poursuit-il, « les étudiants ne lisent plus ». C’est le monde d’Apostrophes de Bernard Pivot – avec qui Pierre Nora publia d’ailleurs Le Métier de lire (Gallimard, 1990) – qui s’évanouit. Celui des anciens caciques de Sciences Po aussi, qui ont tant contribué au Débat et que l’on retrouve dans ce dernier numéro, de l’historienne Hélène Carrère d’Encausse à l’économiste Jacques Mistral.

Les conséquences sur l’édition des sciences humaines seraient, selon le directeur du Débat, importantes. Surveiller et punir (1975), de Michel Foucault, s’est vendu à plus de 311 000 exemplaires, Montaillou village occitan (1975) d’Emmanuel Leroy-Ladurie à 157 000 et le Saint Louis (1996) de Jacques Le Goff à 74 000, rappelle Pierre Nora, qui les édita avec ferveur et rigueur, au point d’être surnommé « Monsieur notes de bas de page » par Louis Aragon. Aujourd’hui, « si l’on vendait de tels livres à 3 000 exemplaires, on serait contents ». Le constat est amer et le bilan sévère : « Les humanités ont été détruites », assure Pierre Nora.

La mort des sciences humaines est-elle actée ? « Sans doute pas, répond Hugues Jallon, président des éditions du Seuil. J’entends cette rengaine depuis vingt ans au moins. Il y a au contraire un regain de curiosité pour les sciences humaines critiques, dont le succès du livre Le Capital au XXIe siècle, de Thomas Piketty, vendu à près de 400 000 exemplaires, est l’un des nombreux signes. » Mais « l’intérêt des lecteurs s’est déplacé vers une critique sociale documentée et plus engagée », poursuit-il, comme l’illustrent, entre autres, les travaux de la philosophe Barbara Stiegler ou de l’historien Johann Chapoutot. « Le secteur des sciences humaines se réveille et la vie intellectuelle est effervescente, renchérit, de son côté, Antoine Gallimard, même si la revue à l’ancienne est malmenée. »

L’école est-elle finie ? « Le rapport à la culture et au savoir, notamment chez les jeunes, a de toute évidence changé, mais je ne suis pas pour autant pessimiste, affirme l’autrice Mara Goyet, professeure d’histoire au collège et contributrice du DébatEn tant que prof, je crois justement qu’une large partie de mon travail consiste à créer des liens, une continuité entre cette culture “à l’ancienne” et les nouvelles approches et formes intellectuelles, de concilier, à la MacGyver, d’Alembert et Twitter. C’est un vaste chantier, difficile, mais absolument passionnant. » Le crépuscule des intellectuels est-il arrivé ? « Il est faux de dire que le niveau baisse car beaucoup de jeunes auteurs et d’idées nouvelles circulent aujourd’hui, notamment en matière d’écologie », tempère François Dosse. « L’esprit encyclopédique n’est pas mort », récuse François Cusset, auteur de La Décennie, le grand cauchemar des années 1980 (La Découverte, 2006).

Mais pour s’en rendre compte, il convient d’« élargir le champ », poursuit François Cusset, et de s’ouvrir à un savoir critique désormais mondialisé, comme en témoigne, selon lui, le parcours « exemplaire et pluridisciplinaire » de David Graeber (1961-2020), disparu le 2 septembre, à la fois anthropologue (du capitalisme), historien (de la dette), sociologue (des « bullshit jobs »), mais aussi militant anarchiste et grande figure du mouvement Occupy Wall Street. « La fin du Débat signe l’échec d’une certaine pensée française, repliée sur elle-même, salonarde et à l’ethos grand bourgeois complètement décalé par rapport à l’époque », cingle François Cusset.

« Sensibilité inquiète et conservatrice »

Car le reproche est récurrent : Le Débat serait passé à côté des récentes révolutions intellectuelles portées par les questions de genre, d’écologie et de société postcoloniale. Certes, l’historien sud-africain Achille Mbembe publia dans Le Débat une invitation à « Purger l’Afrique du désir d’Europe » (n° 205, 2019), la philosophe Camille Froidevaux-Metterie s’attacha à la « Réinvention du féminin » (n° 174, 2013) et, dès 2001, le philosophe Dominique Bourg analysa « Le nouvel âge de l’écologie » (n° 113, 2001). Mais la focale se serait rétrécie.

Le fait que le seul article consacré à l’écologie, dans le dernier numéro du Débat, soit confié à l’essayiste Pascal Bruckner, qui estime, comme tant d’autres intellectuels de sa génération, que « l’environnement est la religion séculière qui s’élève en Europe sur les décombres d’un monde incroyant », est non seulement « le signe d’une cécité, mais aussi celui d’une fermeture d’esprit », remarque le philosophe Serge Audier, auteur de La Société écologique et ses ennemis (La Découverte, 2017).

Car, selon lui, Le Débat n’est pas uniquement cette revue « centroïde » qui oscillerait entre la droite républicaine et la gauche de gouvernement, entre Bruno Le Maire, actuel ministre de l’économie et des finances, qui y signa un texte programmatique (« Pour un renouveau de la droite républicaine », n° 171, 2012), et Bernard Cazeneuve, ancien premier ministre, qui défendit dans ses colonnes sa conception progressiste de l’écologie (« La grande transformation écologique : un projet républicain », n° 206, 2019).

Elle est composée de trois strates, assure Serge Audier : celle du « noyau dur » (autour de Pierre Nora, de Marcel Gauchet et de Krzysztof Pomian), celle du « cercle de la respectabilité » (notamment représentée par des historiens à la légitimité incontestée, comme Michel Winock, Jean-Noël Jeanneney ou Pascal Ory) et celle des nouvelles recrues.

Certaines d’entre elles revendiquent un conservatisme assumé et affichent même « une posture réactionnaire décomplexée », dit M. Audier, à l’image du sociologue Mathieu Bock-Côté et du journaliste du Figaro Alexandre Devecchio, tous deux auteurs à Front populaire, la nouvelle revue de Michel Onfray, ou encore de la directrice de la revue Causeur, Elisabeth Lévy, qui, alors journaliste à Marianne, publia dans Le Débat un article reprochant à la presse d’avoir pris parti contre les Serbes lors de la guerre du Kosovo (« Kosovo : l’insoutenable légèreté de l’information », n° 109, 2000).

Car depuis les années 1990, « un tournant s’est opéré », poursuit Serge Audier. La critique de l’individualisme et du droit-de-l’hommisme menée par Marcel Gauchet (présente depuis son célèbre article « Les droits de l’homme ne sont pas une politique », n° 3, 1980) et la dénonciation du « gauchisme culturel » issu de Mai 68 opérée par le sociologue Jean-Pierre Le Goff auraient participé au grand retournement idéologique en cours.

Auteur de La Pensée anti-68 (La Découverte, 2008), Serge Audier rappelle la polémique autour du livre controversé d’un autre camarade de la fac de Caen de Marcel Gauchet, le sociologue Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français : l’antiracisme et le roman national (Gallimard, 1993), publié dans la collection du Débat, « un ouvrage qui fit de SOS Racisme le cheval de Troie du différentialisme, et de l’antiracisme une machine de guerre contre l’identité nationale ». Cette publication, poursuit-il, n’est « pas un accident de parcours, mais acte des choix ». Et oriente une partie de la revue du côté d’« une sensibilité inquiète et conservatrice, doublée d’une sensibilité républicaniste », observe Serge Audier.

« Nous pensions être de gauche »

Simple évolution personnelle ou signe des temps, Le Débat a également publié cinq ouvrages du consultant et essayiste Hervé Juvin, devenu l’un des théoriciens de l’écologie frontiste, à présent député européen du Rassemblement national. « Hervé Juvin est un homme libre, explique Marcel Gauchet. Si j’avais été son directeur de conscience, je lui aurais dit ce que je pensais, mais je ne suis que son éditeur. » D’autant que « les premiers livres de cet homme d’affaires cultivé et éloquent n’avaient rien à voir avec le Front national », abonde Pierre Nora. Mais « lorsque j’ai senti qu’il virait de bord et qu’il m’a dit qu’il s’engageait avec le RN, nous avons immédiatement stoppé notre collaboration », poursuit-il.

Après avoir aussi bien publié la gauche sociale-démocrate que des économistes barristes, Le Débat a-t-il été l’une des instances de la droitisation de la vie intellectuelle ? « La droitisation, c’est souvent le reproche que l’on fait aux gens de gauche qui tentent d’être vaguement cohérents, libres et pas trop sectaires, observe Mara Goyet. Et il suffit de lire deux minutes la presse de droite pour se souvenir de ce qu’est réellement une pensée de droite. Ça ne ressemble pas à ce qui est publié par Le Débat. » « Je ne vois pas d’évolution conservatrice », confirme François Dosse.

Un constat loin d’être unanimement partagé. « Le Débat disparaît, mais le fond idéologique de la revue est aujourd’hui mieux servi par Le Figaro, Le Point ou Valeurs actuelles », remarque François Cusset. « Certains auteurs du Débat font alliance objective avec des médias qui sont à la frontière de l’extrême droite », regrette Serge Audier. « Nous sommes de la vieille gauche républicaine et universaliste, se défend Marcel Gauchet, mais le mot “républicain” vous classe désormais à droite. » « Nous pensions être de gauche, nous sommes considérés comme une droite qui ne dit pas son nom », constate Pierre Nora.

La menace du « moralisme inquisitorial » (Marcel Gauchet) et de « l’enfermement identitaire » (Pierre Nora), notamment marqué par la querelle sur le déboulonnage de la statue de Colbert, est évoquée avec insistance par les animateurs du Débat« Oui, il y a un retour à l’esprit de chapelle et aux anathèmes, comme dans les années 1970, témoigne François Dosse. Il n’y a qu’à se souvenir de la “chasse au Gauchet” lancée par des intellectuels radicaux lors des Rendez-vous de l’histoire de Blois, en 2014. Le temps est aux revues qui crient avec des accents staliniens. » Fin du débat, retour du combat. Et prégnance des radicalités. Mais « elles ont toujours existé », fait remarquer Antoine Gallimard, qui rappelle les controverses qui ont rythmé la vie intellectuelle, à la NRF ou aux Temps modernes.

Et « elles sont présentes aussi bien à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite », reconnaît Marcel Gauchet qui, dans le dernier numéro, insiste pourtant davantage sur l’activisme, « allant jusqu’au fanatisme », écrit-il, des « néogauchismes » féministes, écologistes ou décoloniaux.

Une menace politique qui semblerait toutefois plus flagrante du côté droit : « Je crains davantage Orban, l’AFD et Steve Bannon que les universitaires de Paris-VIII ou du comité Adama », déclare, non sans ironie, Anne-Lorraine Bujon de l’Estang, rédactrice en chef de la revue Esprit. Ces néogauchismes identitaires « sont certes minoritaires, mais ils donnent le ton », insiste Marcel Gauchet, qui observe en même temps que « dans une société médiatique, on vote au centre mais on n’entend que les extrêmes ».

Revue des troupes

Le modèle de la revue est-il obsolète ? « Le temps des revues généralistes est révolu », assure Antoine Gallimard, qui assume d’avoir arrêté, il y a près de deux ans, Les Temps modernes, car « une revue est liée à une ou plusieurs figures intellectuelles qui l’incarnent », comme Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Claude Lanzmann le furent pour cette publication historique fondée en 1945. Mais l’âge d’or des revues était déjà « en train de s’achever au moment où Le Débat a été créé, car la grande période des revues, c’est le début du XXe siècle, où près de 2 000 d’entre elles circulent », poursuit-il.

« Je ne suis pas convaincu par l’obsolescence du genre, déclare Jean-Claude Casanova, directeur de la revue Commentaire, fondée par Raymond Aron en 1978, qu’il codirige désormais avec Philippe Raynaud et Philippe Trainar. Regardez aux Etats-Unis : Foreign Affairs est devenue une publication généraliste, et le débat public passe aussi par un périodique tel que The Atlantic. »

 « La forme revue n’est pas morte, abonde l’historien Pierre Rosanvallon, directeur de La Vie des idées, et il y a une vitalité à gauche comme à droite. Même une maison d’édition comme Le Cerf, prise en main par une nouvelle droite très Figaro, fonctionne à sa manière comme une revue. » Bernard-Henri Lévy poursuit, principalement en ligne, son activisme des droits de l’homme avec La Règle du jeu et, du côté de la gauche critique, la Revue du crieur publiée par Médiapart et les éditions La Découverte, lance de nombreuses enquêtes sur la vie intellectuelle.

Mais le modèle économique des revues est peut-être en train de changer : Esprit et Commentaire sont des publications indépendantes et non pas (ou non plus) adossées à une maison d’édition, dont le soutien à ce type de publication n’est pas toujours rentable. Une précarité qui rend la survie des revues scientifiques difficile. Fait inédit : Actes de la recherche en sciences sociales, fondée par Pierre Bourdieu en 1975 et dirigée par la sociologue Sylvie Tissot, a publié, en mars, un « numéro blanc » (n° 231), un volume presque sans texte, à l’exception de son manifeste, afin de donner à voir « ce qu’entraînerait la poursuite du démantèlement, toujours plus brutal, du système public de recherche ».

Surtout, les revues se développent en ligne, du côté de la radicalité insurrectionnelle avec Lundi matin, de l’écologie politique avec Terrestre, des sciences humaines et de la littérature avec AOC, ou encore de la géopolitique avec Le Grand Continent. Une effervescence dont le 30e Salon de la revue, du 9 au 11 octobre à Paris, témoigne.

Les Etats-Unis sont particulièrement intéressants à observer, remarque Anne-Lorraine Bujon de l’Estang : « Fondée par le trentenaire Julius Krein, American Affairs s’attache à élaborer la construction intellectuelle du trumpisme et à penser le national-conservatisme, alors que la création d’une revue ouvertement socialiste outre-Atlantique, au titre si significatif que Jacobin, est le signe de la persistance des revues, mais dont la forme change. »

Ainsi, le genre ne serait pas mort, à condition de « faire place au collectif de revue », assure Olivier Mongin, qui dirigea Esprit de 1988 à 2012. « A nous d’inventer de nouveaux formats mêlant essais et littérature, papier et numérique, télévision, presse et documentaire », avance Antoine Gallimard, fier du succès de la collection « Tracts », série d’ouvrages d’interventions intellectuelles à prix réduit.

Toujours douloureuse, la disparition d’une revue n’est pas anormale, ni forcément triste. « Une revue accomplit souvent une sorte de mission historique », explique Hugues Jallon, qui édite, au Seuil, des « Cahiers éphémères » pour « changer de monde », nés durant la crise sanitaire. Ainsi la revue Vacarme, créée en 1997, s’est-elle arrêtée cette année, mais elle a réussi à « porter intellectuellement la politique des minorités », poursuit-il. « Je n’ai pas fait mon temps, mais j’ai tout fait pour mon temps », résume Pierre Nora. Le Débat est né alors que le mur de Berlin n’était pas encore tombé. Il s’éteint au moment où tant d’autres s’érigent au sein d’une planète déchirée. On le voit, pour tous ceux que la possible entrée de nos sociétés dans l’âge de la régression ne satisfait pas, le débat reste un combat.

Nicolas Truong

 

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