Actualité intellectuelle et philosophique, Sortie du premier volume d'une étude sur l'histoire des musées de Krzystof Pomian (octobre 2020)

Krzysztof Pomian, l’homme qui a passé ses nuits au musée

Il est l’un des grands historiens européens. Alors qu’il publie le premier tome d’une histoire mondiale du musée, Krzysztof Pomian se confie au « Point ».

Source : https://www.lepoint.fr/postillon/krzysztof-pomian-l-homme-qui-a-passe-ses-nuits-au-musee-25-09-2020-2393526_3961.php

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Publié le 25/09/2020 à 00:00 | Le Point.fr
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Krzysztof Pomian, directeur de recherche au CNRS, est philosophe et historien. © Francesca Mantovani/Gallimard

Lorsque nous l’avons rencontré, juste avant le confinement, il revenait de sa Pologne natale dont les dirigeants, avouait-il, lui gâchaient le plaisir d’y être. Il était allé voir des amis à Gdansk, là où se trouve l’un des chefs-d’œuvre de la peinture européenne qu’il a toujours plaisir à contempler : Le Jugement dernier, de Hans Memling. À peine a-t-il prononcé le titre de ce tableau, qu’il en égrène le destin chaotique : Bruges 1470, la saisie par des corsaires de Gdansk, l’excommunication par le pape des citoyens de cette ville qui abrita ce vol sacrilège, les troupes napoléoniennes qui s’en emparent, Berlin, les nazis, le musée de l’Ermitage…

Il est comme ça, Krzysztof Pomian, capable à 86 ans de vous raconter de chic les itinérances des œuvres, l’émergence des collections et des musées. Il est capable de bien autre chose puisqu’il fait paraître le premier tome, déjà volumineux, d’une prodigieuse histoire mondiale du musée qui court de l’Antiquité jusqu’à 1789. Lui qui a écrit aussi une histoire du temps, L’Ordre du temps, a dû faire face à un contretemps inédit : le report de six mois, de mars à octobre, de son ouvrage pour cause de Covid-19. Il en a profité pour avancer sur la suite, deux autres tomes, qui paraîtra d’ici à deux ans. Le couronnement d’une vie consacrée à la culture européenne et d’une passion née dans de bien étranges circonstances…

J’ai grandi dans ce culte d’une France idéalisée.

L’étrangeté de l’Histoire n’a pas épargné sa propre trajectoire. « Le 5 septembre 1939, j’ai pris le dernier train pour l’est de la Pologne avec mes parents. » Sans ce viatique, sans doute aurait-il subi le sort de millions de juifs polonais. L’invasion russe de la Pologne le déportera au Kazakhstan, où il passe toute la guerre, après la mort de son père, lisant dans les steppes son premier livre d’Histoire, une biographie de… Gengis Khan. En 1946, sa mère, haut fonctionnaire au commerce extérieur, a le choix entre un poste à Londres et un autre à Bruxelles. «  Ce fut Bruxelles. Car c’était plus près de Paris. Mon père, communiste, avait traduit des ouvrages sur la Révolution française. J’ai grandi dans ce culte d’une France idéalisée. » À 15 ans, il découvre le Louvre, désert : « Me serait-il venu à l’esprit qu’un demi-siècle plus tard, on ferait la queue dans ce musée, en se bousculant pour La Joconde ? » Devant cet engouement récent de la planète pour les musées, il avance quelques raisons : « La moyenne du public est plus instruite, plus intéressée par l’art, et a eu accès à des milliers de reproductions, a déjà vu ce qu’il ne pouvait voir auparavant. Homo sapiens, depuis les grottes, a cependant toujours eu besoin d’un lien intime avec les images. Mais que ressent le touriste au Louvre ? Que voit-il ? » Et Pomian de rappeler : « On ne peut plus comprendre le choc éprouvé par Schiller devant les copies des antiquités au musée de Mannheim. »

Au département des imprimés de la Bibliothèque nationale polonaise, j’ai été comme un rat dans un fromage.

Cette passion pour les collections lui est tombée dessus en 1968 à Varsovie, où cet historien de la philosophie est revenu à 20 ans. Après avoir travaillé sur Leibniz et la République des lettres du XVIIe siècle, il découvre une correspondance entre deux savants : « L’un racontait comment il avait compris un texte grec lacunaire en voyant une collection d’antiquités. » Ainsi, le passé, ses vestiges, rassemblés, pouvait-il transmettre de la connaissance. « Une révélation : j’en avais fait une note dans ma thèse en me promettant d’y revenir. » En 1968, il est exclu de l’université pour divergence d’opinion avec le régime de Gomulka. Mais un conservateur de musée qu’il a croisé dans la rue lui vient en aide financièrement en proposant de lui payer un texte de 30 pages, sur n’importe quel sujet. Il repense à sa note. Le texte sur le rôle des collections en Italie plaît. Énormément. « Le régime, qui croyait me punir en m’isolant, m’a confiné à la Bibliothèque nationale. Au département des imprimés, j’ai été comme un rat dans un fromage », ajoute-t-il, le regard malicieux.

Quand j’ai débarqué en 1973 dans son bureau, François Furet m’a regardé comme un fantôme.

Lui qui a rédigé sa maîtrise sur la philosophie existentielle va retrouver peu après de la en France. Grâce à Fernand Braudel, à qui il est présenté à Varsovie par un ami commun, le grand historien Geremek. Leur conversation débouche sur une invitation à Paris. À l’époque, il survit en traduisant Claude Lévi-Strauss, Marcel Mauss, François Jacob. « Le spécialiste de l’économie napoléonienne, Louis Bergeron, m’incite à déposer ma candidature au CNRS. » Mais Pomian est sur la liste de ceux à qui le régime accorde de mauvaise grâce un passeport. « Quand j’ai débarqué en 1973 dans son bureau, François Furet m’a regardé comme un fantôme. Il m’attendait, un an plus tôt. » S’il est « l’intellectuel polonais » en exil à Paris – il intervient souvent dans Le Monde au moment de l’état de siège en 1981 –, il donne libre cours à sa passion pour les collections, les lieux de conservation, de transmission, lui qui par ailleurs écrit, plus philosophiquement, sur les « temps » de l’Histoire.

Quand Marcel et moi n’étions pas d’accord, c’est Krzysztof qui jouait toujours l’arbitre.

Mais le voilà libre, entouré de ses meilleurs amis, Marcel Gauchet, Pierre Nora– « il m’avait pourtant refusé mon premier manuscrit » –, avec qui il fonde Le Débat en 1980. « Quand Marcel et moi n’étions pas d’accord, c’est Krzysztof qui jouait toujours l’arbitre », nous a confié Pierre Nora. L’élément pondérateur de la troïka vient de clore ce mois-ci l’histoire longue de quarante ans du Débat. Dans l’ultime numéro, il a encore deux articles. L’un d’eux, « Un temps sans avenir », analyse l’émergence de l’écologisme dans les années 1970 et l’érosion des idéologies organisées autour d’une vision de l’avenir. « Nous nous trouvons face à la disparition de l’avenir remplacé par la perspective d’un anéantissement de l’humanité à qui, pour éviter de mourir des effets de la destruction de l’environnement, on propose le suicide. »

L’invention du musée : le Museo de Côme

Temps sans avenir, mais pas sans passé ni sans art. Alors que l’Italie venait d’être confinée, notre conversation nous a menés vers les cités transalpines où, à la fin du XIVe siècle, on abandonne la valeur sacrée du « trésor » pour s’adonner aux collections particulières : « Dans des villes riches, cultivées, les capitaux se sont accumulés, les vestiges antiques sont présents, tous les éléments sont réunis. » Mais il n’est pas encore question de musée, ce mot que la France n’adoptera qu’à la fin du XVIIIe siècle. Pomian en décrit l’émergence très précise vers 1550 à Côme, sous la plume de l’évêque Paolo Giovio, un amateur d’art qui expose dans sa villa, qu’il nomme « Museo », des portraits d’hommes illustres. La chose a précédé le mot avec Sixte IV, qui, en 1471, a fait don d’une partie de ses antiquités au Capitole et donc à la ville : « Ce n’était que pour aplanir un différend entre la papauté et la municipalité, il n’a aucune idée qu’il crée un musée. » L’Italie regorge de collections et l’idée de les ouvrir à un public averti et éclairé fait sensation – mais lentement son chemin. Une certaine idée artistique de la démocratie. Florence emboîte le pas vers 1550 avec le palais des Offices, Venise est plus lente avec la Biblioteca Marciana, vers 1570, résultat de deux dons de la famille Grimani : « À Venise, tout est plus lent, on met plus de temps à apprendre. » Né en Italie, le musée, enjeu de prestiges et de rivalités nationales, comme le prouvent les différentes les collections des rois, fait son chemin en Europe, sous la bannière de la diversité.

Un esprit européen qui table sur la résurgence de divisions très anciennes

Un musée, Pomian en a conçu un lui-même, à Bruxelles, au début des années 2000, pour l’Europe. Car cet esprit européen, qui ne renie pas son « être polonais », a aussi étudié l’histoire du continent, les temps longs de ses moments d’unité ou de désunion : « L’élan unificateur né en 1946 vient à l’évidence de se refermer. Les tendances centrifuges sont fortes, mais encore équilibrées par une volonté politique. » Dans le dernier numéro du Débat, son autre article, « L’Europe : un débat à venir », résume les engouements, les dissensions, les conversions, que l’Europe a suscitées depuis la guerre. Il table sur la probable résurgence de divisions très anciennes, Nord/Sud, Est/Ouest, qui obligeront à modifier les traités de l’Union. « Un vrai débat sur l’Union reste à venir », conclut-il, toujours prêt, à 86 ans, à regarder devant lui.

De même a-t-il déjà commencé à réfléchir sur les effets de la pandémie sur la vie des grands musées cosmopolites« La chute du tourisme international et l’obligation d’un respect des mesures sanitaires, bouleversent en profondeur leur modèle économique. Il va falloir songer à organiser des expositions digitales, mais le lien direct de l’homme avec l’œuvre, qui s’effilochait déjà, sera de plus en plus menacé. » Jamais, selon lui, les musées n’ont été confrontés à un tel défi : « Pendant les guerres, les évacuations, les bombardements, les avaient durement touchés, mais la fin des guerres a signifié en général aussi le retour des œuvres au musée. L’imprévisibilité, notre nouveau mode d’approche de l’avenir, affecte cette fois le retour du public. » Quand Pomian retournera-t-il dans son musée préféré, le Prado ? «  Comme disait Ortega, quand on a visité tous les musées européens, on a une faible idée de la peinture espagnole ; quand on a visité le Prado, on a l’idée la plus complète de la peinture européenne.  » À quand donc une visite au Prado ? Il l’ignore. Pas avant du moins d’avoir achevé le volume 3 de son Histoire mondiale.

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