Actualité intellectuelle et philosophique, Jean Starobinski, Le corps et ses raisons (novembre 2020)

Starobinski : Le corps et ses raisons (le Point)

Parution du Corps et ses raisons de Starobinski.

Recension du Point : https://www.lepoint.fr/postillon/jean-starobinski-au-chevet-de-la-medecine-15-11-2020-2401104_3961.php

On connaissait le Starobinski éminent spécialiste de Rousseau et du siècle des Lumières. Mais le grand esprit genevois, décédé l’an dernier, était aussi un médecin, qui exerça et se passionna pour l’histoire des sciences. Comme le rappelle Martin Rueff dans sa lumineuse préface à ces inédits sur la médecine de Starobinski, baptisés Le Corps et ses raisons (Seuil), c’est par les sciences qu’en France la philosophie s’empara de l’histoire. Koyré, Bachelard, Canguilhem, Foucault en furent les hérauts. Influencé par Merleau-Ponty, pour qui le corps est langage et geste à analyser, Jean Starobinski a été attentif à ces expressions corporelles, mais il s’est fait aussi historien du corps, qu’il inscrit dans les pratiques, les mots de chaque époque. À cet égard, il a fait sienne la définition de Rudolf Virchow : « La médecine est une science sociale. » Le Corps et ses raisons : ce beau titre pascalien suggère que Starobinski, dans un domaine où menace l’irrationalité, a été un rationaliste, mais de l’espèce à admettre différents régimes de raison. Comme il ne pouvait renier ses tropismes littéraires, on trouvera aussi dans ce volume des éclaircies limpides sur les « dossiers » médicaux de MontaigneMolièreFlaubert ou Virginia Woolf. On y découvrira des réflexions sur la place du patient, le rôle du médecin ou l’« antimédecine », en troublante résonance avec la pandémie actuelle.

Extraits

Médecine : l’ère du soupçon

La propagation actuelle des attitudes antimédicales a de quoi surprendre. Jamais la médecine scientifique n’a été en possession de pouvoirs aussi précis et aussi étendus. Elle en sait toujours plus long sur le mécanisme des maladies et elle dispose de moyens d’exploration et d’intervention toujours plus nombreux et plus sûrs.

Qu’est-ce, alors, qui lui vaut d’être remise en question  ?

Un grief, de tout temps, a été adressé aux médecins : ils sont puissants mais non tout-puissants. Tôt ou tard, la médecine perd la partie engagée contre la mort. Elle laisse donc et laissera toujours une marge d’échec. Cette inéluctable faillibilité est exploitable par le bluff de ceux qui prétendent posséder un savoir supérieur à celui de la médecine dite officielle. Guérisseurs ou détenteurs de drogues miracles proposent leurs services sitôt que la médecine scientifique se reconnaît impuissante ou hésite à promettre ce qu’elle n’est pas assurée de pouvoir procurer. D’un autre côté, il n’est pas douteux que la médecine contemporaine doit son essor et ses transformations aux développements de la «  civilisation technicienne  », dont elle est étroitement solidaire. Il est donc inévitable que la médecine soit visée par les accusations mêmes qui s’adressent à la civilisation qui l’a produite et qui lui est consubstantielle. Le «  malaise dans la civilisation  » est, du même coup, malaise dans la médecine. À l’instar de la technique, la médecine peut apparaître comme une entreprise démesurée, difficilement maîtrisable par ceux-là mêmes qui l’ont développée. Plus une technique multiplie ses instruments, plus il devient tentant de les utiliser tous, presque sans discrimination, surtout si ces instruments sont en eux-mêmes de bons instruments  ! Lorsqu’on peut beaucoup, il arrive qu’on en fasse trop. Ainsi, avec les meilleures intentions, on peut être amené à étendre à l’excès le nombre des justiciables d’une «  surveillance médicale  ».Les médecins d’aujourd’hui sont d’ailleurs les premiers à se demander si l’exercice de leurs multiples ressources n’implique pas un accaparement humain excessif et un coût social disproportionné. (…)

À cette surmédicalisation, où la part de l’exigence du public n’est pas négligeable, s’opposent en même temps, de la part du même public, une défiance et une protestation quelque peu désordonnée et confuse. On y distingue d’abord une protestation individualiste parfaitement justifiable : «  Laissez-moi vivre ma vie et vivre ma mort comme je l’entends.  » On y voit s’affirmer, aussi, une option pour l’irrationnel, d’autant plus obstinée qu’elle est immotivable : le besoin de croire reste vivace, il est présent au tréfonds de celui qui se confie à la médecine scientifique, et il est prêt aussi à accepter, comme aux premiers temps, sur parole, n’importe quelle herbe merveilleuse, n’importe quel rituel magique. Ces pratiques archaïques connaissent un regain d’intérêt lorsqu’elles se présentent comme l’objet de la jalousie persécutrice de la médecine dite officielle. L’animosité contre la «  science officielle  » est un refus mal déguisé de toute vérification expérimentale.

À chaque époque sa maladie

Il semble quelquefois que l’esprit d’une époque a créé ou favorisé certaines formes de la maladie, comme si les phénomènes morbides étaient capables d’exprimer les tendances profondes de la société, «  comme si les forces qui marquent une époque de leur empreinte avaient également agi jusque sur la maladie  ». Et Sigerist, dans Introduction à la médecine, ajoute : «  Ainsi dominent au Moyen Âge les maladies collectives : la peste, qui apparaît aux VIe et XIVe siècles, aux points critiques de l’histoire de la civilisation, et encadre le Moyen Âge ; la lèpre, maladie du prolétariat médiéval ; les névroses collectives. Ainsi, à la Renaissance apparaît la syphilis, maladie essentiellement individualiste, qu’on ne subit pas, mais qu’on contracte dans un acte marqué au sceau de la volonté (…). À l’époque trouble du baroque, on trouve au premier plan des maladies par carence : fièvres “typheuses”, scorbut, ergotisme, etc. ; et, par ailleurs, des affections qu’on pourrait appeler maladies par surabondance : le podagre, l’hydropique, l’hypocondriaque sont des types pathologiques de ce temps. La tuberculose pulmonaire, la chlorose et autres maladies analogues sont l’expression pathologique du romantisme ; cependant que l’industrialisation (…), le développement des grandes villes, le rythme accéléré de la vie apportent avec eux les maladies professionnelles, la nervosité générale et les névroses les plus diverses.  »

Il est extrêmement instructif de rechercher dans le passé la réapparition cyclique des grandes pandémies grippales : nous commençons seulement à entrevoir ces curieux rythmes de la virulence et de la propagation épidémiques. Nous devons commencer par apprendre comment, à diverses époques, cette affection a été expliquée : l’influenza a d’abord été l’Influentia astrorum («  des étoiles  »), tandis qu’aujourd’hui nous travaillons à mieux isoler les différentes souches du virus, pour tenter de préparer des vaccins spécifiques. Histoire de la société, histoire de la maladie, histoire des idées et des pratiques médicales sont donc étroitement interdépendantes.

Le grand héros de la médecine

Le «  héros de la science  » est celui qui, confiné dans sa singularité (et longtemps insulté par les incrédules), anticipe néanmoins sur ce qui sera la vérité de tous les hommes. Il a le pouvoir de dépasser les faits dans la direction que les faits eux-mêmes prendront par la suite ; il les attend, il les provoque, il les manœuvre de façon à être rattrapé par la réalité, c’est-à-dire par l’universellement vérifiable. Quand il a fait advenir au présent ce qui d’abord n’avait été posé qu’au conditionnel, quand il a rendu les faits complices de sa théorie, la gloire du théoricien ressemble à celle du prophète : on lui attribue après coup, et souvent par l’effet de hasards heureux, les dons surnaturels de l’inspiration et du génie. Il aura passé par la solitude, il aura risqué, il se sera exposé, il aura vu ce que les yeux vulgaires n’étaient pas autorisés à voir. En retour, il reçoit, dans l’éclair de magnésium du prix Nobel, le nom si convoité de pionnier… Il y a là tout un pathétique de la recherche scientifique, pathétique théâtral, mythe qui plaît aux foules quand il se transporte dans les films et dans les magazines.

 

De quoi La Peste est-elle le nom ?

Peu d’hommes savent refuser à la fois la torpeur et la terreur : ceux-là seront les vrais résistants. Mais si l’allégorie de la peste fait clairement allusion à l’état d’exception subi par l’Europe de 1940 à 1945, Camus entend n’y pas restreindre la leçon historique de son livre. Un personnage du roman, Tarrou, déclare pestiféré tout homme qui se fait complice d’une société où la peine de mort passe pour un événement normal. La réprobation retombe d’abord, comme dans L’Étranger, sur les institutions pénales de la Troisième République : les juges ont bonne conscience en réclamant la tête d’un homme au nom de la société. L’indignation de Tarrou (et de Camus) vise également les méthodes révolutionnaires. Horrifié par les tares de la bourgeoisie, Tarrou s’est engagé dans l’action révolutionnaire ; mais il s’est senti devenir à son tour un pestiféré, quand ses camarades de lutte, en toute conscience et au nom de la libération des opprimés, se sont mis à fusiller leurs adversaires politiques. Par quoi Camus rend évidente sa résolution (trop vertueuse, au gré de certains critiques) de n’accepter ni l’ordre bourgeois, ni les « meurtres logiques »de la révolution.

Camus amalgame en une seule image l’adversité impersonnelle du monde et la terreur abstraite de la dictature. La pestilence (lisez : l’idéologie) a atteint le pestiféré et sa responsabilité personnelle s’évanouit : il est une victime au même titre que ceux qu’il fait périr.

Le Corps et ses raisons, de Jean Starobinski (Seuil, 544 p., 26 €).

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