Evolution et évolutionnisme, La Vie

Choix amoureux et reproductifs : le regard de Darwin et les sciences contemporaines

https://www.lepoint.fr/phebe/phebe-pourquoi-darwin-avait-raison-sur-nos-choix-amoureux-08-01-2021-2408732_3590.php

Une large étude montre que, quelle que soit la culture, les hommes tendent à préférer les femmes plus jeunes et les femmes, les hommes plus riches et âgés.

Par Peggy Sastre*

Publié le 08/01/2021 à 12:00 | Le Point.fr

Ce qui différencie les hommes des femmes passionne les humains depuis leurs origines. En réduisant un peu le champ et en se focalisant sur la psychologie, l’encre proverbiale que ce sujet a fait couler doit se chiffrer en milliers d’hectolitres, à l’instar des différences concernant l’orientation et la navigation spatiales, le système scolaire et l’éducation – et d’autant plus dans les matières scientifiques – ou encore lorsque de téméraires chercheurs partent en quête de leurs assises génétiques et neurologiques. Si tous ces domaines sont des creusets à controverses et à polémiques, un étrange paradoxe veut que les différences somme toute les plus évidentes aux yeux du commun des mortels – celles ayant trait à la sexualité et aux préférences amoureuses – soient devenues parmi les plus incendiaires dans le monde académique.

Ici, ce sont principalement deux perspectives qui s’affrontent : celle de la psychologie évolutionniste, d’une part, et celle de la théorie des rôles biosociaux, de l’autre. Pour la première, la nature et l’origine de ces différences sont à chercher dans les divergences des stratégies reproductives des mâles et des femelles humains. Avec un investissement féminin largement plus lourd que le masculin – un seul ovule par mois contre des millions de spermatozoïdes par jour, une fenêtre existentielle de fécondité plus réduite, les périls de la grossesse et de l’accouchement, les effets contraceptifs de l’allaitement, etc. –, le modèle évolutionnaire prédit que l’essentiel des différences portera sur les ressources et la fertilité, avec des femmes privilégiant, pour leurs partenaires à long terme, des hommes avant tout pourvoyeurs de ressources matérielles et statutaires quand les hommes cibleront davantage la jeunesse et la beauté, soit autant d’indices de fertilité. Du côté du modèle biosocial, dit aussi théorie des rôles sociaux, la source des différences serait à circonscrire dans les rôles spécifiques qu’hommes et femmes jouent respectivement dans la société. Par exemple, des spécificités dans la force du haut du corps et certaines activités reproductives exclusives – qui est enceinte, accouche, allaite, etc. – auraient généré une division du travail genrée, motivée par l’efficacité, mais conférant un statut supérieur aux rôles où les hommes sont prédominants. Selon ce modèle, les différences psychologiques entre les sexes résulteraient des comportements développés par les hommes et les femmes pour se conformer aux attentes de la société vis-à-vis d’un sexe ou de l’autre.

Crise de la réplicabilité

Si elles ne sont pas intégralement contradictoires, ces deux optiques étayées par des corpus aux conclusions contrastées incarnent les tranchées d’une guerre de position stagnant depuis des lustres. Mais, depuis le milieu des années 2000, c’est toute la psychologie qui est entrée dans une nouvelle ère. Celle de la crise de la réplicabilité, qui aura vu de nombreux travaux que l’on pensait révélateurs de vérités fondamentales s’effondrer comme un château de sable du fait de limitations méthodologiques – voire tout simplement d’erreurs statistiques – ou d’une conception trop peu flexible et adaptable au passage du temps et des idiosyncrasies culturelles. Les recherches sur les différences sexuelles dans le choix de partenaire ne font pas exception. Raison pour laquelle une centaine de chercheurs, dirigés par Kathryn V. Walter, du département des sciences psychologiques et cérébrales de l’université de Californie, viennent de s’atteler à répliquer l’étude de référence du paradigme évolutionnaire, celle que publia David Buss en 1989. Leur initiative a tout pour offrir la balle de match à la lecture darwinienne des préférences amoureuses. Non seulement les différences universelles entre hommes et femmes demeurent robustes dans cette étude, « Sex Differences in Mate Preferences Across 45 Countries : A Large-Scale Replication », satisfaisant aux standards méthodologiques les plus élevés – préenregistrement des variables prédictrices, modératrices et de contrôle ; consignation de tous les résultats de manière transparente dans un cadre analytique identique –, mais elles montrent toujours que les hommes, plus que les femmes, préfèrent des partenaires jeunes et séduisantes, là où les femmes jettent davantage leur dévolu sur des compagnons plus vieux et plus riches.

Lire aussi Phébé – Différences entre les sexes : Darwin avait raison

Aujourd’hui psychologue à l’université du Texas à Austin – et parmi les auteurs de la réplication qui nous occupe –, Buss est un spécialiste mondialement connu de la recherche sur la sexualité humaine. Son article de 1989 cherchant à savoir si les préférences sexuelles des humains contemporains étaient toujours conformes aux prédictions de la théorie darwinienne formulée un siècle plus tôt est d’ailleurs l’un des plus cités dans la littérature. Pour cet article, Buss avait adressé un même questionnaire à 10 047 individus dans le monde, issus de 37 cultures différentes, 6 continents et 5 îles. Soit des types de sociétés allant des chasseurs-cueilleurs africains aux citadins occidentaux et permettant de dresser le portrait du « partenaire idéal » dans une perspective transculturelle. Première prédiction confirmée : les femmes attachent en moyenne plus d’importance à un bon parti financier que les hommes, car c’est la garantie d’un meilleur potentiel d’investissement parental dans leurs futurs enfants. Ce trait se retrouve dans 36 des 37 cultures étudiées, même dans celles où le travail féminin est répandu. Deuxième prédiction ayant touché dans le mille : les hommes attachent plus d’importance à la jeunesse que les femmes, car c’est la garantie d’une meilleure fertilité potentielle. Cette préférence se retrouvait dans toutes les cultures et se vérifiait aussi dans la réalité des unions (en moyenne, les hommes épousent des femmes plus jeunes qu’eux dans toutes les sociétés). Le sondage montrait d’ailleurs que les femmes elles-mêmes affirmaient une préférence pour des partenaires un peu plus âgés qu’elles. Enfin, Buss prédisait que les hommes allaient attacher plus d’importance à la beauté que les femmes, en raison du potentiel reproductif attaché à ce trait. Il avait tout bon : dans toutes les cultures, les hommes avaient plus volontiers mis en avant l’attractivité physique du partenaire que ne l’avaient fait les femmes.

Trente ans plus tard et grâce à un nouvel échantillon collecté en 2016 dans 45 pays et rassemblant 14 399 individus (dont 54,93 % de femmes), la nombreuse équipe de Walter confirme tout cela en y ajoutant un détail des plus intéressants : plus les sociétés se développent sur le plan de l’égalité sociale entre les sexes, plus les hommes et les femmes préfèrent et choisissent des partenaires un peu plus proches de leur âge. Une observation qui pourrait sembler aller dans le sens de la théorie des rôles sociaux, mais qui ne permet pas en réalité de la confirmer, car non seulement la différence d’âge demeure mais aussi dans le sens prédit par le modèle darwinien : en deçà pour les hommes et au-delà pour les femmes. « Nos résultats n’ont guère permis d’établir une relation entre les différences sexuelles dans le choix de partenaire et l’égalité de genre », concluent prudemment les auteurs. On se permettra d’exprimer les choses avec un peu moins de pudeur et de voir l’étude de Kathryn V. Walter comme un formidable exemple d’anti-fragilité académique : c’est parce qu’on n’a eu de cesse de lui taper dessus que l’appréhension darwinienne des choix amoureux humains a gagné en solidité.

*Peggy Sastre

Journaliste scientifique, essayiste et docteure en philosophie des sciences

À retenir

Pour expliquer les préférences statistiques des hommes pour les femmes plus jeunes et des femmes pour les hommes plus âgés, deux théories s’affrontent. La première considère que c’est principalement le fruit de l’évolution, tandis que la seconde pense qu’il s’agit plutôt d’une conséquence des rôles attribués à la naissance en fonction du sexe. Une vaste étude, portant sur des dizaines de cultures et comprenant des milliers de participants, a confirmé qu’il s’agit bien de la première solution. En effet, les hommes ont tendance à systématiquement choisir des compagnes plus jeunes, un indice de fertilité, et les femmes des hommes plus âgés, ce qui implique souvent un statut et une richesse supérieure.

Publication analysée

K. V. Walter et al. « Sex Differences in Mate Preferences Across 45 Countries : A Large-Scale Replication », Psychological Science, 2020

Les auteurs

Kathryn V. Walter est doctorante à l’université de Santa Barbara. Elle s’intéresse à l’étude de la psychologie de l’accouplement humain dans une perspective évolutionnaire, dans le cadre de sa thèse portant sur les différences entre les sexes dans les préférences et les stratégies d’accouplement.

Pour aller plus loin

D. M. Buss, « Sex differences in human mate preferences : Evolutionary hypotheses tested in 37 cultures », Behavioral and Brain Sciences, 1989

D. Conroy-Beam, D. M. Buss, M. N. Pham, T. K. Shackelford, « How sexually dimorphic are human mate preferences ? » Personality and Social Psychology Bulletin, 2015

W. Wood, A. H. Eagly, « Biosocial construction of sex differences and similarities in behavior », In J. M. Olson & M. P. Zanna (Eds.), Advances in experimental social psychology, CA : Academic Press, 2012

A. H., Eagly, W. Wood, « The origins of sex differences in human behavior : Evolved dispositions versus social roles », American Psychologist, 1999

L. Zhang, A. J. Lee, L. M. DeBruine, B. C. Jones, « Are sex differences in preferences for physical attractiveness and good earning capacity in potential mates smaller in countries with greater gender equality ? », Evolutionary Psychology, 2019

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