Actualité intellectuelle et philosophique, Auteurs et courants, Peter Sloterdijk : Faire parler le ciel (avril 2021), Sloterdijk, Peter

Entretien avec Peter Sloterdijk autour de Faire parler le ciel (le Point)

Peter Sloterdijk : « Personne ne sait à quel vaccin se vouer ! »

ENTRETIEN. Le philosophe le plus stimulant d’Europe publie « Faire parler le ciel » (Payot), un livre monumental sur le rapport entre l’homme et les dieux.

 

Peter Sloterdijk : « Personne ne sait à quel vaccin se vouer ! »

Propos recueillis par Christophe Ono-dit-Biot

 

Source : https://www.lepoint.fr/editos-du-point/sebastien-le-fol/peter-sloterdijk-personne-ne-sait-a-quel-vaccin-se-vouer-08-03-2021-2416789_1913.php#xtmc=faire-parler-le-ciel&xtnp=1&xtcr=2

 

Publié le 08/03/2021 à 07h00 - Modifié le 08/03/2021 à 16h59

La religion ? Une affaire de style. Plus ou moins élaboré… Voilà la thèse, fracassante, du nouveau livre de Peter Sloterdijk. Avec Faire parler le ciel (Payot), le philosophe le plus décapant de l’espace européen livre son grand œuvre sur le besoin qu’ont les hommes de faire parler les dieux et de transmettre cette parole. La religion dans les temps archaïques, explique-t-il, était fortement enracinée dans l’idée d’un sacrifice à accomplir pour apaiser des dieux muets. Mais depuis l’Antiquité, nous dit-il, c’est de la poésie ! C’est ainsi qu’il faudrait la prendre – une création verbale, fruit de différents procédés – et c’est ce qui la rend, d’ailleurs, si passionnante. En 400 pages d’une érudition folle, volant de l’éblouissement de l’apôtre Paul aux rituels mélanésiens, de la déesse Nout de l’Égypte des pharaons au theologeion du théâtre athénien, qui faisait descendre les Olympiens dans le monde des mortels, des « modes de pensée transactionnels » dans les psaumes de David aux débats labyrinthiques des futurs savants de l’islam, Peter Sloterdijk nous convie à un incroyable voyage à travers les religions et leurs différentes manières de faire entendre la voix de l’au-delà. Mais pour quelle finalité ? En ces temps de débats sur la laïcité et le « séparatisme », où la mort, de temps à autre, continue à être imposée au nom d’un principe divin, la lecture de ce formidable essai a évidemment une saveur toute particulière, même si Sloterdijk n’a jamais pris autant de hauteur – c’est le cas de le dire – par rapport à l’actualité immédiate et à ses remous… qu’il ne résiste pas, cependant, à analyser avec sa lucidité habituelle.

 

Le Point : Pourquoi consacrer un livre à la religion, alors qu’en ce moment, pandémie oblige, personne ne sait, comme on dit en France, « à quel saint se vouer » ?

 

Peter Sloterdijk : Personne ne sait à quel saint se vouer ? Dans notre situation actuelle, il serait peut-être plus juste de dire « personne ne sait à quel vaccin se vouer » ! Le médecin est devenu notre prêtre, la seringue, son goupillon, et le Pfizer-BioNTech ou AstraZeneca son eau bénite… Oui, c’est le vaccin qui incarne aujourd’hui le niveau suprême d’immunité face aux plaies actuelles, et de nombreux êtres humains aspirent à devenir les nouveaux saint Sébastien : criblés de ces flèches à tube accueillies avec extase, avec l’avantage de pouvoir exhiber le stigmate de la piqûre qui vous distingue des autres presque ontologiquement : moi, je suis sauvé ! Le premier à jouer les saint Sébastien, d’ailleurs, semble être votre ministre de la Santé, qui s’est offert le luxe du portrait planétaire via les réseaux sociaux… Donc vous voyez que la question de la religion est toujours essentielle aujourd’hui. Elle se manifeste simplement par de nouveaux rituels. Wittgenstein l’avait compris : pour lui, l’homme était l’« animal cérémoniel ». Et le nouveau rituel des chiffres me paraît, en l’occurrence, très parlant.

De quel rituel chiffré parlez-vous ?

Le décompte quotidien des morts, des nouveaux infectés, des patients hospitalisés ou désormais celui des vaccinés. Il faut se rappeler que le premier système immunitaire, pour l’humanité, c’était le dialogue avec les dieux protecteurs : on multiplie les efforts pour calmer la colère des ancêtres car, si elle n’est pas apaisée, ceux-ci sont capables de vous envoyer des maux dévastateurs. Ensuite est venu le système immunitaire de la loi, c’est-à-dire l’invention de ces règles qui nous protègent des crimes et de tous les dommages possibles. Le droit romain y a trouvé son principe avec l’idée du dédommagement. Enfin a été créé le système immunitaire de l’État-providence moderne, qui assure la charité dont, auparavant, l’Église s’occupait. Nous y sommes toujours. Le mot « immunité », qui vient du latin immunitas, n’est pas en premier lieu d’ordre médical ou biologique mais exprime un statut juridique. L’immunisé, étymologiquement, historiquement, dans la Rome antique, c’est le fonctionnaire politique qui, pour la période de son office, est protégé contre les accusations de ses adversaires et exempté des charges qui pèsent sur les autres individus de la communauté. Il y a quelque chose de sacré dans ce terme, même si, depuis le XIXe siècle, nous avons réservé la métaphore à la sphère biologique et médicale. Le religieux est toujours là. Les temps modernes font parler le ciel d’une autre façon.

Alors Dieu n’est pas mort, comme le disait Nietzsche ?

Chez Nietzsche , ce mot fatidique est mis dans la bouche d’un homme égaré. C’est la folie qui parle, et personne n’a envie de croire ce qu’il dit. Relisez le paragraphe 125 du Gai Savoir. Dire que Dieu est mort , c’est se tromper de métaphore : Dieu n’étant pas un organisme vivant, il ne peut pas mourir. Nietzsche veut dire que la valeur suprême dont Dieu était jadis investi s’est dévaluée. Il est question d’une perte de signification. Dieu ne peut pas mourir mais, par la dérive de la civilisation, il a perdu sa place primordiale. Il pâlit, il retourne en coulisses, il mène une vie secondaire dans les citations des érudits, mais son absence totale n’est jamais garantie. Au contraire. Regardez l’Afrique, où l’islam et le christianisme s’offrent une revitalisation époustouflante. Regardez comment le néo-évangélisme inonde l’Amérique du Sud – jusqu’alors catholique – sans parler, encore, de l’Afrique. Nous traversons une époque d’activité missionnaire intense. Penser que la religion décline ou est en train de disparaître, c’est vivre dans une bulle intellectuelle ouest-européenne. La disposition religieuse est la chose au monde la mieux partagée. L’être humain a peur de la solitude et, si personne ne lui parle depuis l’au-delà, c’est la panique.

Certains, aujourd’hui, semblent plutôt faire parler la nature que le ciel. Le pangolin et la chauve-souris auraient des choses à nous dire… Votre ami le philosophe Bruno Latour remet même au goût du jour la bonne vieille déesse mère Gaïa …

 

Certes, mais la nouvelle Gaïa n’est pas celle des religions archaïques qui cherchaient l’au-delà dans la Terre-Mère indestructible. Chez Latour, elle est plutôt une couche fragile enveloppant le corps de notre planète, une pellicule mince dans laquelle se situent les phénomènes biosphériques, zoosphériques, ethnosphériques, logosphériques. Cela dit, l’évolution intellectuelle de Bruno reste étonnante. Lui qui semblait si bien ancré dans sa jeunesse catholique bourgeoise issue du meilleur terroir viticole bourguignon semble avoir développé une sorte de géocatholicisme hérétique. Car la terre, pour les chrétiens anciens, c’était le tombeau à partir duquel on ressuscite, la piste de décollage vers le divin.

À vous lire, « hérésie » est un mot-clé pour comprendre la condition moderne ?

 

Oui. L’hérétique, au sens étymologique, c’est celui qui choisit ses dogmes préférés au lieu d’accepter le paquet global qu’on lui impose, celui qui ne veut pas croire kata holon (« orienté vers le tout », le terme grec qui a donné « catholique », celui qui est fidèle à la doctrine complète). Et il faut bien dire que nous, habitants du monde moderne, n’avons jamais eu, en matière de croyances et de religion, autant de choix, donc autant d’invitations à l’hérésie… Je parle dans mon livre de préférence de la verticalité supérieure, vers le ciel, mais il semble en effet que l’homme de nos jours est en train de découvrir, ou de redécouvrir, une verticalité qui mène vers le bas, à la terre, comme si la situation actuelle nous imposait de baisser le regard, vers la terre que nous avons trop creusée. Le pétrole, pour les personnes religieusement sensibles, c’étaient les larmes du diable. Chez Dante, grand connaisseur de la transcendance vers le bas, Satan, l’ange déchu, se trouve tout au fond du neuvième cercle des Enfers, dans un froid absolu près du noyau de la planète…

 

Votre livre étudie à travers l’Histoire la façon dont les dieux se sont manifestés et ont parlé aux hommes. Et pour vous, il s’agit d’abord d’une affaire de poésie. Vous allez fâcher ceux qui y croient vraiment…

 

La foi, c’est d’abord une question d’entraînement intérieur, et suivi. Pour être religieusement en forme, il faut répéter. C’est une question de rumination, pour reprendre un terme nietzschéen. À force de prier, en en appelant à ce grand bonhomme dans le ciel, on finit par y croire. C’est tout le sens des pratiques ascétiques. Mais à l’origine de tout, oui, il y a la poésie, l’invention primordiale, la fiction indépassable. C’est d’ailleurs au théâtre que les dieux grecs apparaissaient aux mortels. Des ingénieurs athéniens avaient fabriqué une sorte de grue qui tournait au-dessus de la scène ; sur sa flèche était fixée une plateforme, et c’est de là que le dieu faisait descendre son discours vers la scène humaine. D’où l’expression « deus ex machina », le dieu sortant de la machine. L’idée, qu’on pourrait appeler « théotechnique », c’est qu’on oblige les dieux à apparaître parce qu’ils ne parlent pas si on ne le leur demande pas. Cette urgence venue d’en bas à faire parler l’en-haut est à mon avis le phénomène qui fonde tous les discours religieux des trois derniers millénaires. Et dans les monothéismes, la machine qui fait apparaître les dieux, c’est l’écriture sainte.

 

Mais les religions ne reconnaissent jamais qu’elles ne sont que poésie…

 

C’est un problème de statut, et je propose dans mon livre une distinction entre les œuvres poétiques qui avouent leur caractère poétique a priori, la mythologie classique, par exemple (Plutarque disait même que c’étaient Homère et Hérodote, des poètes, qui avaient donné aux Grecs leurs dieux) et les poésies qui ne veulent pas avouer qu’elles sont de nature poétique et se donnent à entendre comme des vérités révélées. Il faut inclure le christianisme et l’islam dans ce vaste continent des dictées prétendument non poétiques. Il y a un passage dans le Coran (sourate 26) où l’archange fait dire à Mahomet qu’il n’est pas poète, et où l’on sent bien cette obstination à surtout ne pas être confondu avec les poètes de la vieille Arabie préislamique, connus pour leur mélancolie profonde. Quant aux miracles dont le christianisme regorge, c’est la revanche de la fable sur les vérités factuelles : tous les moyens sont bons pour rompre le fil des événements triviaux et rendre l’impossible possible. Ainsi de la résurrection du Christ, qui commence comme un polar : il n’y a pas de cadavre là où, selon tous les critères humains, on aurait dû en trouver un. Mais, à rebours de toutes les lois du polar, on a en guise de résolution cet incroyable message du matin de Pâques : jamais plus le caractère éphémère de la vie n’aura le dernier mot. Voilà pourquoi, en cohérence avec le travail des Lumières, je veux insister sur la nature poétique des créations religieuses. C’est d’ailleurs souhaitable, car cela pourrait déboucher sur une sorte de « pax poetica » au-dessus de la mêlée actuelle des crispations religieuses. Notamment en France.

 

Vous parlez des débats sur la « laïcité ». On a l’impression que personne, en dehors de France, ne comprend ce mot…

 

Ça vous étonne ? Le mot « laïcité » est le symptôme de ces guerres civiles sémantiques dont la France a le secret. La laïcité, ça ressemble à une névrose. Partout ailleurs, l’État moderne a essayé de planer au-dessus de l’opposition entre catholicisme et protestantisme. Mais comme ce dernier a raté chez vous, l’État voué à la laïcité est incapable de planer au-dessus des alternatives confessionnelles. Et, étant laïque, il est pris dans une alternative malheureuse entre religion et non-religion. Ce parti pris lui fournit une fausse symétrie avec les excès de certaines manifestations religieuses. L’islam est très loin en France d’être un véritable pouvoir mais grâce à sa médiatisation il en devient un.

 

On entend parler le protestant…

 

Je suis né dans la partie protestante de l’Allemagne, cela reste imprégné dans ma mémoire, mais je parle aussi en historien des idées. Le protestantisme en France n’a pas eu suffisamment de temps pour s’enraciner, et le catholicisme, seul et fortifié, s’est peu à peu fait détester comme une police de l’âme ou ridiculiser comme une machine hypocrite. L’alternative, ne pouvant être le protestantisme, a été le républicanisme. Cela étant dit, nous, Allemands, sommes reconnaissants à Louis XIV de sa révocation de l’édit de Nantes. Il a fait la fortune de la Prusse en provoquant une fuite des cerveaux très profitable pour le pays d’accueil. J’y pense encore plus souvent depuis mon déménagement à Berlin : le principal hôpital berlinois s’appelle La Charité. Fondé vers 1710, il hébergeait le laboratoire de Robert Koch, celui du bacille, notre Pasteur à nous. L’établissement doit son nom à la francophonie de la cour prussienne renforcée par cet afflux de savants venus d’outre-Rhin. Merci encore.

 

Les tenants de la laïcité que sont les Français prendraient donc finalement les religions trop au sérieux ?

 

À la fois trop et pas assez. Il faudrait les étudier comme les fictions poétiques qu’elles sont. Et en même temps les respecter comme des fictions incontournables. Pensez au mot de Paul Valéry : « Que serions-nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? » Je recommande l’hypocrisie comme une vertu de civilisation. Par exemple, je n’oserais jamais dire en présence de musulmans que l’islam est une variante régressive du christianisme de l’Antiquité tardive qui a échoué dans sa compréhension de la Trinité. C’est déjà assez grave que je puisse réfléchir sur cette hypothèse en ces termes ! Mais j’admets avec la plupart de ceux qui travaillent sur le Coran qu’il dégage – en même temps qu’une vibration sublime – un effet de répulsion, dont on ne parle jamais ouvertement. C’est même l’adjectif qu’utilise l’islamophile Gœthe à propos du Coran dans ses notes du Divan occidental-oriental : il le trouve « répulsif » chaque fois qu’il recommence sa lecture, même si l’islam dans son ensemble suscite son admiration par son austérité. C’est un jugement aussi dur que juste. Aucun autre document religieux de base n’émet autant de menaces contre les « infidèles ».

 

Donc l’hypocrisie comme remède civilisé ? Mais comment une société fait-elle avec ceux qui sont prêts à tuer et à mourir pour cette « poésie » et ses métaphores prises au pied de la lettre, comme les houris au paradis dont les experts disent qu’on les évoque beaucoup dans les cellules d’aspirants djihadistes…

 

Il me vient à l’esprit une blague qu’on se raconte dans les milieux psychanalytiques : « Si tu parles à Dieu à haute voix, il s’agit probablement d’une prière. Si tu entends Dieu te parler à haute voix, tu es certainement schizophrène. » Il faut se demander qui parle à ces jeunes prêts à se sacrifier. Personne parmi eux n’a entendu Dieu parler. Bien sûr, on se réclame de l’islam, mais le plus souvent on est incapable de lire le Coran dans le texte, on a juste entendu quelques discours de son imam ou à travers son smartphone, ce simulacre du ciel. Ce qui leur parle, ce sont des rumeurs sacrées. Ils croient à la fable, et cela pour une raison compréhensible : grâce à elle il devient impossible d’être un être humain sans importance. On te l’assure : Dieu te prend au sérieux. Il t’inonde de Son Attention, et tu Lui rends grâce en te sacrifiant pour sa cause. L’échange est inégal mais avantageux : tu échanges une vie insignifiante contre une attention divine unique qui en plus se reflète dans les médias terrestres puisqu’on va parler de toi.

 

Alors que faire, comme disait Lénine ?

 

Sans doute faut-il revenir au texte même de ce grand poème qui nie qu’il est une fiction, et le lire vraiment. Il y a quelques années est née une hypothèse selon laquelle on pourrait mieux juger le Coran à partir d’une version dialectale syro-araméenne (1). Elle a été contestée, mais elle est loin d’avoir été totalement réfutée, d’autant moins que nul ne conteste la présence de nombreuses formes araméennes dans le texte. La lecture depuis le syro-araméen, qui n’est pas accessible à beaucoup d’érudits, pourrait tout de même apporter quelques éclaircissements chargés de sens – par exemple, que les guerriers morts en martyrs ne jouiront pas, dans l’au-delà, de soixante-douze vierges constamment disponibles, mais du même nombre de grains de raisin blanc. Moins motivant, peut-être – et pourtant psychologiquement mille fois plus plausible, parce que la sérénité des sens est plus seyante à l’au-delà que l’épuisement permanent de celui qui baise jusqu’à la nausée.

Serait aussi corrigé le verset contesté sur le « foulard » de la sourate 24 : on n’y parlerait pas d’une coiffe, mais plutôt d’une ceinture. Tant pis pour les jeunes femmes de l’islamosphère auxquelles le port du foulard ou du voile sert ces derniers temps de signe d’identité, mais tant mieux pour la poésie qui gagnerait ainsi de nouvelles images…

1. Die Syro-Aramäische Lesart des Koran. Ein Beitrag zur Entschlüsselung der Koransprache, de Christoph Luxenberg (Das Arabische Buch, 2000).

 

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