Actualité intellectuelle et philosophique, Mort de Marc Ferro (avril 2021)

Hommage à Marc Ferro (le Monde)

A 95 ans, le prolifique historien livre son soixante-cinquième ouvrage, « L’Entrée dans la vie ». Il y enquête sur la façon dont se forge un destin, à travers les portraits de dizaines de jeunes gens. Pour mieux cerner, peut-être, son propre parcours.

Par Antoine de Baecque(Historien et collaborateur du « Monde des livres »)

Publié le 17 mai 2020 à 08h00 – Mis à jour le 08 juillet 2020 à 09h32

Temps deLecture 7 min.

Tout commence par un souvenir personnel. En 1948, Marc Ferro et sa femme traversent une partie de l’Allemagne encore en ruine et font une halte obligée à Rottweil, un bourg dévasté du Bade-Wurtemberg. Leur voiture est tombée en panne. Ils trouvent un garage où s’active un enfant de 10 ans en salopette bleue. Le garçon examine le moteur et répare. Son seul mot vient quand Ferro lui demande où sont ses parents : « Gestorben » (« morts »).

Ce récit d’initiation lapidaire qui a tant frappé le jeune professeur a suscité quelques autres mots chez l’historien de 95 ans. Ainsi est né, en effet, le nouvel essai de Marc Ferro, où l’Ivan du premier film d’Andreï Tarkovski (L’Enfance d’Ivan, 1962), petit soldat russe envoyé en espion derrière les lignes ennemies, ou les quarante-quatre enfants d’Izieu, déportés à Auschwitz, se forgent un destin sous la plume de l’historien. Avec quelques dizaines d’autres portraits, leurs histoires esquissent un collectif de jeunes gens permettant de comprendre comment la société s’imagine les problèmes que pose l’entrée dans la vie.

Sa productivité étonne, inquiète parfois

Voici le soixante-cinquième livre de Marc Ferro. L’homme est constamment travaillé par l’histoire. Sa productivité étonne, inquiète parfois, même ses proches. L’écriture est vive. « J’ai fini par développer un sens aigu de l’observation de l’histoire en multipliant les points de vue », explique-t-il au « Monde des livres » pour justifier cet éclectisme. Et à propos de sa vitesse d’exécution : « J’ai une longue expérience de l’histoire, une mémoire et un bon œil, qui s’est aiguisé, sur les archives et les documents », glisse-t-il avec malice, comme s’il donnait la recette d’une potion magique.

Lire aussi (2011) : « Autobiographie intellectuelle » et « Mes histoires parallèles » : Marc Ferro, un regard de profil

Puisque l’historien, dans L’Entrée dans la vie, traque les multiples initiations de jeunes héros de toutes époques, de tous lieux et de tous horizons sociaux, pourquoi ne pas le faire participer à sa propre expérience ? Qu’il revienne sur son destin et passe sa propre existence au filtre de son enquête… Comment est-il lui-même entré dans la vie ?

« J’ai découvert que j’étais juif en 1941, lorsque ma mère et moi avons été au commissariat de police pour obtenir une carte d’identité. J’y étais entré comme lycéen et j’en suis sorti avec le tampon “juif” »

Sa première passion fut l’histoire – conçue avec un trait d’union : « l’histoire-géo »… – et cette vocation précède tout : « J’ai toujours aimé la raconter. A 10 ans, j’ai écrit ma première “Histoire de France”, pour ma mère et pour moi-même, dans mes cahiers de collégien. » Ce récit personnel croise bientôt l’expérience de l’histoire en marche. Pour Ferro, qui a 16 ans en juin 1940, c’est évidemment la guerre qui va le révéler à lui-même.

Il prend d’abord conscience qu’il est juif, ou plutôt « israélite », comme on disait à l’époque. Pourtant, il n’a jamais mis les pieds dans une synagogue. « J’ai découvert que j’étais juif en 1941, lorsque ma mère et moi avons été au commissariat de police pour obtenir une carte d’identité. J’y étais entré comme lycéen et j’en suis sorti avec le tampon “juif”. » Sa mère – il a perdu son père à 5 ans – l’envoie chez un ami en zone libre, près de Limoges. Le bac en poche, en 1942, le tout jeune homme rejoint Grenoble pour les cours de géographie et d’histoire distillés par Raoul Blanchard (1877-1965), le grand savant des Alpes.

Initiation décisive

Dans la capitale du Dauphiné, où Marc Ferro suit l’hypokhâgne du lycée Champollion, l’ambiance change en 1943, lorsque les Allemands remplacent les occupants italiens. Les jeunes communistes s’activent ; Jeannine Kanapa et Annie Becker (future Kriegel), elle aussi en hypokhâgne, dirigent un groupe de résistance. Ferro suit. Puisqu’il parle allemand, ses premières missions consistent à fréquenter les soldats de la Wehrmacht pour identifier leurs origines : viennent-ils d’Allemagne, d’Autriche, de Pologne, de Tchécoslovaquie ? En juin 1944, un membre du réseau est arrêté, tous doivent se disperser.

On le conduit sur le plateau du Vercors, au 6e bataillon de chasseurs alpins, unité de FFI où il s’enrégimente comme soldat de deuxième classe. Comme il prépare sa licence de géographie, il est dévolu à la cartographie : il pointe les positions avec des punaises, installé dans la baignoire de la salle de bains du pavillon occupé par le commandement de la « République du Vercors ». Puis on lui confie le téléphone du PC militaire. Les Allemands attaquent le maquis le 21 juillet 1944, à 10 000 contre 3 000. Bientôt, les maquisards se dispersent dans les bois du grand plateau.

Lire aussi, sur « L’Aveuglement » (2015) : Marc Ferro regarde le passé sans ciller

C’est au cours d’une marche qu’a lieu l’initiation décisive. « Il fallait traverser une clairière en rampant en file indienne sans nous faire repérer, raconte-t-il. Le gars devant moi tremblait tout en gardant le doigt sur la détente. Un gradé, craignant un tir malencontreux qui alerterait l’ennemi, m’a donné un couteau et m’a montré où il fallait que je le frappe si on m’en donnait l’ordre. Je n’aurais pas hésité : si ce type tirait, nous étions perdus. Heureusement, je n’ai pas eu à tuer cet homme. » Frôler de si près la mort d’un autre, qu’il aurait lui-même donnée, voilà comment Marc Ferro est précipité vers son propre destin.

L’un des plus grands historiens de langue française de sa génération

Si l’on suit le programme de L’Entrée dans la vie, deux autres initiations comptent pour Ferro : le premier regard sur la femme aimée – Yvonne, rencontrée à la bibliothèque de Grenoble, en 1943, séduite pour toujours par un poème – et le premier poste d’enseignant, à Argenton-sur-Creuse (Indre), en 1945. La directrice du collège le précipite le jour même de son arrivée dans une classe de terminale, où il doit faire cours… d’anglais, sans le parler vraiment : l’épreuve du grand bain.

La suite fera de lui l’un des plus grands historiens de langue française de sa génération. Il sera d’abord connu comme l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire soviétique. Sa thèse sur Octobre 1917 révolutionne la révolution par son usage systématique des archives et son refus de la doxa communiste officielle. Il met en avant les liens profonds entre élite bolchevique et aspiration populaire, puis la confiscation du pouvoir par une « bureaucratisation-absolutisation ».

Apparitions hebdomadaires dans « Histoire parallèle »

Partant de l’URSS, Ferro analyse la violence dans l’histoire en revisitant la Grande Guerre, dont il propose en 1968 une lecture qui donne une véritable dimension mondiale au conflit. Puis vient le chantier des rapports de l’histoire et du cinéma, sur lequel le directeur d’études de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, adoubé par Fernand Braudel (1902-1985), son maître, est un pionnier d’une audace quasi iconoclaste. N’est-il pas le premier historien à considérer – dans un célèbre manifeste des Annales de 1973 – que le cinéma n’est pas qu’une illustration, mais un « instrument de connaissance » de l’histoire, révélant sa part secrète ? De 1989 à 2001, ses apparitions hebdomadaires sur la Sept puis sur Arte, dans « Histoire parallèle », le rendent célèbre par ses analyses vives et précises des actualités cinématographiques de la seconde guerre mondiale.

Lire aussi : « Russie 1917 », une série en six épisodes signée Marc Ferro pour « Le Monde » : Russie, 23 février 1917: les femmes allument l’incendie révolutionnaire

Mais l’historien parle peu de ce que cette période fondatrice a représenté pour lui. La confession est douloureuse, quand elle relance une souffrance intime jamais apaisée. « Je garde une pudeur vis-à-vis de ma mère, une femme admirable, modéliste chez le couturier Worth », avoue Marc Ferro à mi-voix. Elle est toujours là, portrait ancien posé sur la table de travail de l’historien, jamais revenue, jamais revue. Arrêtée en 1942, dénoncée par un inconnu car son étoile jaune n’était pas assez visible, transférée à Drancy, elle est morte assassinée à Auschwitz. Cette douleur fait entrer définitivement dans la vie. « En devenant historien, dit-il, j’ai voulu mettre du sel sur mes plaies : mon histoire personnelle se tenait là, je n’ai jamais pu exorciser la mort de ma mère. »

PARCOURS

1924 Marc Ferro naît à Paris.

1967 La Révolution de 1917 (Aubier).

1969 La Grande Guerre (Gallimard).

1977 Cinéma et histoire (Denoël).

1998 Les Sociétés malades du progrès (Plon).

2003 Le Livre noir du colonialisme (Robert Laffont).

2011 Mes histoires parallèles (Carnets Nord).

CRITIQUE

La curiosité rarement rassasiée de l’historien

« L’Entrée dans la vie. Amour, travail, famille, révolte. Ce qui change un destin », de Marc Ferro, Tallandier, « Essais », 256 p., 17,90 €, numérique 13 €.

Il y a des destins célèbres : Chaplin, Saint-Just, Freud ou Marie Curie. D’autres dont Marc Ferro révèle des aspects inconnus : Staline, Victor Serge ou Frantz Fanon. Enfin les inconnus : Kanté, un jeune Malien qui veut créer un alphabet, ou une apprentie pharmacienne d’Oran. Tous sont « entrés dans la vie » et l’historien traque les signes multiples de ces initiations. Ce qui frappe, outre les bonheurs d’écriture parcourant cette mosaïque d’une cinquantaine de cas particuliers, c’est la curiosité rarement rassasiée de l’historien, la diversité des sujets abordés et le foisonnement des sources convoquées, aussi bien le cinéma, le roman, la presse, l’événement historique, les mémoires, la rencontre personnelle.

Ferro pioche dans les biographies pour composer ces vignettes, réunies en une marqueterie selon la puissance modélisatrice de cinq critères principaux : faire l’expérience de l’histoire ; le roman familial ; l’aventure sentimentale ; l’aspiration professionnelle ; le passage par la révolte. Mais le plus émouvant, au sein de ces portraits d’existence, demeure le côté fortuit, les aléas qui, soudain et de manière peu explicable, forgent un destin. Là, l’historien excelle à raconter ce qui, normalement, échappe à son savoir et à sa méthode : il se transforme, pourvu de son œil, de sa liberté et de son style, en un véritable écrivain du relatif, du contingent et pourtant de l’essentiel. Là où se révèle l’engagement souvent masqué ou secret qui donne sens à une vie.

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