Actualité intellectuelle et philosophique, Evénement éditorial, Marc Fumaroli, Dans ma bibliothèque. La guerre et la paix (mai 2021)

Antoine Compagnon a lu Marc Fumaroli : souveraine liberté et érudition monumentale (le Monde)

Antoine Compagnon a lu Marc Fumaroli : souveraine liberté et érudition monumentale

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On retrouve l’historien de la littérature (1932-2020) grâce à un livre inachevé sur « la guerre et la paix ». Une anthologie de textes classiques lui rend également hommage.

Par Antoine Compagnon(Professeur émérite au Collège de France)

Publié le 30 juin 2021 à 16h00 

« Dans ma bibliothèque. La guerre et la paix », de Marc Fumaroli, préface de Pierre Laurens, Les Belles Lettres/de Fallois, 468 p., 23,50 €, numérique 17 €.

« République des lettres. Une anthologie », sous la direction de Pierre Laurens, Colette Nativel et Florence Vuilleumier Laurens, avant-propos de Marc Fumaroli, Les Belles Lettres, 700 p., 35 €, numérique 25 €.

Marc Fumaroli, disparu il y a un an, était le plus savant, le plus curieux, le plus stimulant des historiens de la littérature, des idées et des formes. Chaque nouveau livre, chaque rencontre avec lui vous faisait sentir la timidité et la prudence de vos propres vues. Il s’engageait plus loin, n’hésitait pas à prendre des risques, provoquait et persuadait.

Deux gros livres paraissent à présent sous sa marque. Le premier, rassemblé par trois disciples, est une anthologie des textes canoniques de la « République des lettres », de Cicéron à Leibniz. La Respublica literaria a été au centre de son œuvre ; il l’a ressuscitée pour nous. C’est la petite société européenne des lettrés qui s’est perpétuée, en latin, puis en français, des prémices de la Renaissance jusqu’à la victoire des nationalismes au XIXe siècle.

Dans son ouvrage fondamental, L’Age de l’éloquence (Droz, 1980), Marc Fumaroli avait enquêté sur la redécouverte de la rhétorique antique qui permit la réunion de cette internationale amicale et savante, mais il ne se réclamait pas encore de la Respublica literaria, par la suite l’objet de toutes ses attentions. Si cette « République », où le respect de la tradition est la loi, prend parti pour les Anciens contre les Modernes, c’est avec la liberté que l’imitation permet, défendue sans relâche depuis Pétrarque et Erasme. Marc Fumaroli n’a pas eu le temps de donner de préface, mais cette anthologie sera l’indispensable compagnon de l’un de ses livres majeurs, La République des lettres (Gallimard, 2015), somme de plusieurs décennies de recherches.

D’Homère à Tolstoï, T. S. Eliot et Vassili Grossman

Le second volume, Dans ma bibliothèque. La guerre et la paix, est autrement ambitieux, original, et même monumental. Au départ, il y eut un colloque sur « Les arts de la paix dans une Europe en guerre » au Collège de France, pour fêter ses 80 ans, en 2012. Il y avait parlé des salons de la Guerre et de la Paix à Versailles, Louis XIV ayant voulu se montrer non seulement en Mars, dieu des combats à la tête de sa noblesse d’épée, mais aussi en Apollon, chef du chœur des Muses, mécène des lettres et des arts. A Versailles, l’aile de la guerre semble plus séduisante que celle de la paix. C’est l’inverse dans cet épais volume sur le topos de la guerre et de la paix dans la culture occidentale, d’Homère à Tolstoï, T. S. Eliot et Vassili Grossman, dont la rédaction a accompagné Marc Fumaroli durant ses dernières années et l’a soutenu dans les épreuves.

Inachevé, l’ouvrage essaye les idées comme dans une conversation : le maître éprouve la liberté souveraine d’aller où bon lui semble, de sauter d’un morceau à l’autre, depuis les lectures de l’enfance au Maroc, telles l’Iliade et l’Enéide, jusqu’à l’érudition la plus époustouflante qu’un seul homme ait pu accumuler.

Ce projet naquit de l’étonnement d’avoir consacré tant de travaux à la République des lettres, à la culture de paix, en laissant de côté la tension qui l’opposait à son double inséparable, l’amor ferri, la carrière des armes, la recherche de la gloire militaire. D’autant plus que certains des plus grands érudits furent d’abord des soldats, comme Bernard de Montfaucon, officier converti à l’érudition bénédictine, ou le comte de Caylus, le Winckelmann français, sur lequel Marc Fumaroli a donné des cours et laissé d’épais dossiers. Sur Caylus, qui paraît souvent dans ces pages, on attend le livre qu’il promettait de lui consacrer.

Fénelon et le cardinal de Fleury

L’accent mis sur la dialectique de la paix et de la guerre conduit à quelques révisions dramatiques dans le panthéon fumarolien. D’abord un glissement du Grand Siècle, guerrier par excellence, vers les Lumières, moins aveuglées par la gloire. Parti de Corneille et de la chevalerie, Marc Fumaroli a été de plus en plus attiré par le XVIIIe siècle, par Louis XV, le Bien-Aimé, arrière-petit-fils et successeur du Roi-Soleil. Cela le conduit à laisser de côté la seconde partie du règne, avec la guerre de Sept Ans et le désastreux traité de Paris.

Ses grands hommes sont désormais Fénelon, qui l’emporte sur Bossuet, et le cardinal de Fleury, le Richelieu ou Mazarin de Louis XV. Si Marc Fumaroli parcourt généreusement sa bibliothèque, un livre, auprès de l’Iliade, a la part belle : Les Aventures de Télémaque, pendant allégorique de la terrible Lettre à Louis XIV, où le précepteur de son petit-fils faisait la leçon au monarque absolu, dénonçait la guerre et défendait la paix comme base du gouvernement. Auprès de l’orphelin Louis XV, Fleury tint à son tour le rôle de mentor, avant de devenir son principal ministre, de 1726 jusqu’à sa mort, en 1743.

Pour Marc Fumaroli, c’est le moment heureux, idéal, malgré quelques « petites guerres » inoffensives, sorte d’âge d’or libéral et unique entre la Renaissance et la Révolution, centre de la vaste fresque qu’il retrace, du bouclier d’Achille au siège de Stalingrad. C’est aussi celui où le retour à l’antique s’impose contre le style rocaille de la Régence. Dernier paradoxe, cette République des lettres, idéal d’amitié et de liberté studieuse, a pu jeter les germes de la Révolution.

Ce livre est discontinu, fragmentaire, mais il s’offre l’audace géniale des œuvres ultimes. Ce premier ouvrage posthume confirme que Marc Fumaroli a bien été le maître de notre histoire sur trois siècles de culture française et européenne.

 

 

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