Actualité intellectuelle et philosophique, Evénement éditorial, Jürgen Habermas, Une histoire de la philosophie, tome I : La constellation occidentale de la foi et du savoir (octobre 2021)

Jürgen Habermas : recension d’une histoire de la philosophie (le Monde)

Dans son nouvel essai, le philosophe allemand montre l’étroite parenté entre religion et pensée rationnelle au cours d’une ample exploration, de l’Antiquité à la Renaissance.

Lien : https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/10/21/une-histoire-de-la-philosophie-de-jurgen-habermas-a-la-source-de-la-foi-et-de-la-raison_6099392_3260.html

Par Nicolas Weill

« Une histoire de la philosophie. Tome I. La constellation occidentale de la foi et de la raison » (Auch eine Geschichte der Philosophie. Band I. Die okzidentale Konstellation von Glauben und Wissen), de Jürgen Habermas, traduit de l’allemand par Frédéric Joly, Gallimard, « NRF essais », 852 p., 32 €, numérique 23 €.

L’œuvre du philosophe allemand Jürgen Habermas (né en 1929) a toujours été nourrie des débats de son temps. Aujourd’hui, c’est celui de la relation entre la foi et le savoir qu’il redéfinit dans toute sa complexité. En intellectuel résolument agnostique, il s’interroge, en effet, sur l’attitude à observer face aux « contenus de vérité », traductibles en termes rationnels, portés par les religions. Avec les deux gros volumes d’Une histoire de la philosophie, dont le premier paraît en français, Habermas parvient à reformuler les termes d’une discussion – ou d’une absence de discussion – qui, généralement, n’aborde la question du religieux qu’à travers les prismes de la violence ou du caractère inéluctable de la sécularisation.

Interrogations très contemporaines

L’auteur du Discours philosophique de la modernité (Gallimard, 1988) ne nie pas la réalité sociologique de la perte de croyance ; il renvoie d’ailleurs l’irruption de l’intégrisme islamique, dans nos sociétés, non à un « retour du religieux » mais à une simple réaction à la modernisation. Mais cette réalité ne saurait suffire pour lui, comme pour le Marcel Gauchet du Désenchantement du monde (Gallimard, 1985), à établir le diagnostic d’une « sortie de la religion ». Du reste, la discussion publique entre foi et savoir s’est imposée à Jürgen Habermas par la force des interrogations très contemporaines qu’ont suscitées, en Allemagne, les manipulations génétiques, associées aux souvenirs de l’eugénisme et de l’« effondrement moral » nazis.

Ainsi la confrontation entre la Révélation et cette « pensée scientifique sans être une science » que demeure à ses yeux la philosophie hante-t-elle non seulement le passé de la « métaphysique » mais détermine son actualité « postmétaphysique ». Par cet adjectif, qui s’applique à sa propre démarche, Habermas signifie que la philosophie ne saurait avoir de présent et d’avenir qu’en admettant le pluralisme et en abdiquant toute prétention à la totalité.

Le divin tiré hors du monde

Le détour par une ample histoire se donne pour but de déceler et de mettre en évidence la source commune de la « mentalité religieuse » et de la rationalité occidentale. Jürgen Habermas estime pouvoir situer cette source dans l’« âge axial » (environ 800-200 av. J.-C.), nom donné à l’irruption simultanée, et hors de tout échange d’influences connu, de doctrines en rupture avec la pensée mythique et magique propre aux sociétés premières. A cette époque, le divin est tiré hors du monde et s’installe dans une « transcendance » éminente. Au même moment, la constitution du canon biblique dans l’ancien judaïsme, le confucianisme, le bouddhisme, le zoroastrisme mais aussi l’éclosion de la philosophie dans la Grèce antique partagent ainsi les traits communs d’une révolution spirituelle mondiale. Elle bouleverse le « complexe sacral » qui accompagnait l’humanité depuis au moins cinquante mille ans, quand, en Australie, des peintures rupestres attestent pour la première fois la présence de lieux de culte, tandis que les premières sépultures remontent, chez Homo sapiens, à soixante-dix mille ou cent mille ans.

Lire aussi (2018) : Article réservé à nos abonnés Rencontre avec Jürgen Habermas, géant de la pensée mondiale

Cette hypothèse de l’« âge axial » fut introduite par le philosophe existentialiste chrétien Karl Jaspers (1883-1969) dans son Origine et sens de l’histoire (Plon, 1954), qui entendait poser les bases d’une histoire universelle possible, au-delà des exclusivismes nationaux. En sommeil pendant quelques décennies, elle a été remise à l’ordre du jour avec le regain d’intérêt pour l’histoire des religions. Dans son ouvrage malheureusement non traduit Achsenzeit. Eine Archäologie der Moderne (« L’époque axiale. Une archéologie de la modernité », 2018), l’égyptologue allemand Jan Assmann la considère aujourd’hui comme un mythe scientifique, certes intéressant mais critiquable, parce qu’elle rejette dans l’« archaïsme » des civilisations brillantes antérieures à ce tournant axial, l’Egypte ou la Mésopotamie. Au contraire, le philosophe chrétien Hans Joas, dans ses Pouvoirs du sacré (Seuil, 2020), y voit un moment d’intensification du sacré, réfutant ainsi ceux pour qui la rupture axiale avec le mythe et la magie représente un premier pas vers la sécularisation.

Pratique de la justice

Jürgen Habermas ne se contente pas de prendre toute sa place dans cette conversation aussi savante que passionnante. Il revendique la plausibilité de la période axiale, qui peut « être circonscrite sur le plan sociologique » comme le moment où des personnalités historiques identifiables, telles que Bouddha, Confucius ou Socrate, fondent des « doctrines du salut ». Mais, surtout, il y ajoute deux accents de son cru. D’une part, insiste-t-il, la présence de la métaphysique grecque et des sagesses asiatiques parmi les grandes pensées axiales démontre l’impossibilité de réduire ces dernières à l’invention du monothéisme. D’autre part, il lit l’évolution axiale comme un lent processus de « moralisation du sacré ». Alors que l’éthique et la religion suivent des voies séparées dans les sociétés premières, l’époque axiale les réunit, faisant dépendre désormais la rédemption de la pratique de la justice, Dieu devenant, quant à lui, le législateur suprême.

La symbiose de la philosophie et de la religion culmine au cours du premier millénaire après J.-C., quand la philosophie platonicienne assimile des motifs de pensée chrétiens (la conscience du temps, l’intériorité, etc.), qu’elle conserve jusqu’à nos jours. La généalogie proposée ici par le philosophe révèle donc non une simple coexistence, mais un lien de parenté, fondement d’une écoute voire d’une communication possible. Porté par une histoire dont l’immense lecteur qu’est Jürgen Habermas explore d’innombrables recoins théoriques, l’ouvrage laisse percer l’espoir qu’une pensée « postmétaphysique » soit capable de ménager aux croyants et aux incroyants l’espace public, où ils pourraient reprendre langue, dans une refonte de la modernité où il se refuse à ne voir que crise ou déclin. Voilà qui transforme aussi cette traversée en leçon d’optimisme.

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