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Hartmut Rosa : Entretien (Le Figaro)

GRAND ENTRETIEN - Professeur à l’université Friedrich-Schiller d’Iéna, Hartmut Rosa est un des philosophes contemporains les plus influents en Europe. À l’occasion de la parution de son livre Pourquoi la démocratie a besoin de la religion, nous l’avons interrogé sur les crises démocratique, démographique et écologique que traversent nos sociétés, ainsi que sur la perte de sens au travail.

Hartmut Rosa a publié récemment Pourquoi la démocratie a besoin de la religion chez La Découverte. Son ouvrage Rendre le monde indisponible est réédité en poche chez le même éditeur.

LE FIGARO. – Votre philosophie de l’accélération et votre critique de la croissance sont souvent jugées antimodernes. Acceptez-vous cette qualification ?

Hartmut ROSA. - Cela dépend de ce que nous entendons par modernité. J’essaie généralement de faire la distinction entre le processus de modernisation et le projet de la modernité. Le processus de modernisation correspond à une logique de stabilisation dynamique : il faut toujours accélérer, innover, produire de la croissance sans aucune nécessité. Je suis très critique à cet égard. Mais, comme Marx, qui était un critique du capitalisme, tout en disant que le capitalisme était une étape nécessaire, je crois que cette logique de stabilisation dynamique nous a permis de réaliser des progrès incroyables dans les domaines de la science, de la technologie et de l’économie. Il ne s’agit pas de dire que tout cela est mauvais et que nous devons retourner à l’âge de pierre. Il faut conserver toutes ces connaissances, mais ne plus être obligés de croître en permanence pour conserver ce que nous avons. Je critique donc cette phase de stabilisation dynamique : si c’est cela, la modernité, alors je suis antimoderne. Dans le projet moderne, nous nous sommes trop concentrés sur l’autonomie, entendue comme autogestion, plutôt que sur la résonance.

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La crise de la modernité s’accompagne d’une crise du sens au travail, que l’on a pu observer avec la grande démission. La disparition d’une croyance dans l’idée de progrès est-elle à l’origine de cette perte de motivation généralisée ?

Il faut probablement reformuler l’espoir de progrès : nous avons besoin d’envisager un avenir vers lequel il vaut la peine de se diriger. Cela a toujours été une source de motivation. C’est un malentendu de penser que, même dans un système capitaliste, seuls l’avidité ou le plaisir individuel incitent les gens à travailler. C’est bien plus l’idée de richesse familiale à travers les générations qui motive les gens, et ce même dans le Chili néolibéral de Pinochet. Construire quelque chose que l’on peut transmettre aux générations futures est fondamental parce que cela nous donne un sentiment de connexion avec l’histoire.

Aujourd’hui, nous sommes entrés dans une crise temporelle, car nous avons perdu l’avenir. Pendant quatre siècles, depuis le début de la modernité, des Lumières, l’espoir était celui de la liberté, d’une vie meilleure, de construire une nouvelle société. Nous allions vers quelque chose. Désormais, nous avons l’impression de ne plus nous diriger vers un monde radieux mais vers un désastre climatique, probablement un désastre nucléaire, un désastre économique et un désastre moral. Nous perdons aussi le sens de l’histoire en rejetant notre héritage. Plutôt que d’admirer les Lumières et les droits de l’homme, nous ne voyons plus que notre passé colonialiste, impérialiste et esclavagiste. C’est très grave ; nous devons absolument retrouver une résonance avec l’histoire.

Dans quelle mesure cette « perte de l’avenir » est-elle liée à l’angoisse climatique ?

Outrela crise climatique, il y a un problème moral plus profond. Les gens continuent de construire des maisons : je suis allé en Colombie, et, même dans les favelas, les gens construisent le premier étage d’une maison avec l’espoir que leurs enfants construiront l’étage suivant. Mais, en France et en Allemagne, le problème est que les enfants ne veulent pas des maisons que leurs parents ont construites, ni des entreprises que leurs parents ont créées ; ils ne veulent pas de la vie que leurs parents ont eue. C’est une crise morale profonde. Avant, on travaillait dur pour que nos enfants mènent une vie meilleure ; cet espoir s’est éteint.

Les gens considèrent qu’une vie vaut la peine d’être vécue lorsqu’elle fait coïncider trois perspectives temporelles : la perspective quotidienne, la perspective biographique et la perspective historique. En somme, lorsque ce que nous faisons au quotidien nous aide à accomplir quelque chose de plus grand, et que cela contribue au progrès de la société. Aujourd’hui, il y a une rupture à ce niveau : les gens ont le sentiment que, lorsqu’ils travaillent dur, c’est essentiellement une perte de temps. Le travail devient dès lors dénué de sens et les gens veulent démissionner. Pourtant, le travail n’est pas néfaste ; c’est même un axe de résonance important. En travaillant, nous n’accomplissons pas seulement une obligation, nous travaillons sur nous-mêmes comme nous travaillons sur le monde. À mesure que l’énergie qui nous motive à travailler s’évanouit, notre frustration et notre colère à l’égard de la société augmentent.

Pour réintroduire du sens et de l’harmonie dans nos vies, vous proposez une théorie de la résonance…

La psychologie du développement de l’enfant montre que les jeunes enfants cherchent dès leur naissance à entrer en résonance avec leur environnement proche. Ils veulent obtenir une réponse qui leur soit vraiment adressée, sentir que quelqu’un les appelle. Se sentir appelé est une expérience humaine essentielle. On retrouve ensuite ces relations de résonance dans de nombreux domaines. C’est ce que nous recherchons dans les arts et même en politique : la démocratie est une promesse de résonance.

Vous écrivez : «Si j’étais un homme politique, j’agirais probablement de la même manière (que nos politiciens actuels).» Cela signifie-t-il que la politique ne peut pas résoudre la crise que vous décrivez ?

La promesse de la modernité est que nous pouvons façonner toutes les formes de vie. Ce n’est pas l’Église qui nous dit comment vivre, ni le pape, le roi ou même la nature. La pensée républicaine charrie cette idée que nous façonnons notre forme de vie commune. Nous pouvons l’appliquer et utiliser la politique pour réinventer notre monde. Mais cela ne se traduira pas par une liste de réformes. Les politiciens ont pris l’habitude – c’est la logique du système – que la politique consiste à se battre en permanence. Il ne faut jamais écouter l’adversaire, sauf pour examiner les moyens de le blesser ou de le vaincre. Je ne les blâme pas : les hommes politiques évoluent dans un cadre institutionnel qui rend leur tâche très difficile.

Pour mesurer l’ampleur des changements à accomplir, il faut imaginer que nous vivons dans une société médiévale et que nous voulons passer à une société moderne. Il s’agit d’un immense bouleversement dans la façon dont nous pensons, mais aussi dont nous organisons la politique, la science, l’économie et la vie culturelle.

Dans votre dernier livre traduit en France, vous dites que la religion a un rôle à jouer dans la démocratie. Pourquoi ?

Dans un contexte où tout le monde s’en prend à la religion et aux Églises – sur les scandales, les abus -, et alors que la religion est en déclin à tous les niveaux, j’ai voulu insister sur le fait qu’il y a quelque chose dans la religion qui peut encore être nécessaire à la société. Je définis la religion dans un sens très particulier, qui vient de Charles Taylor, à partir des notions de transformation et de transcendance. Avec la religion, je suis prêt à être transformé par quelqu’un d’autre, et ce n’est pas seulement mon individualité qui compte. Tout part de cette citation de Salomon : « Donne-moi un cœur qui écoute. » Si la religion concerne ce cœur à l’écoute, cette capacité à être ouvert à l’appel de quelque chose qui échappe à notre contrôle et qui nous transforme, alors nous avons besoin de cela pour la démocratie. L’idée de base est celle de l’« appellabilité », le fait de pouvoir être appelé. Nous devons être des citoyens qui peuvent être appelés, qui sont à l’écoute

Aujourd’hui, nous voulons tous avoir une voix, qu’elle soit entendue, que nos intérêts soient poursuivis, mais nous ne sommes plus dans une attitude d’écoute. Nous ne voulons pas entendre les gens, nous refusons d’être touchés par leur parole. L’« appellabilité » désigne cette capacité à s’arrêter et à être ouvert à ce qui vient vers nous. La religion peut nous le fournir, et cela commence par l’environnement physique : lorsque vous entrez dans une cathédrale, vous sentez que votre façon d’être dans l’espace est différente de celle que vous adoptez au supermarché ou au bureau. C’est littéralement une autre façon d’entrer en relation avec le monde.

Cela a aussi à voir avec cette « attention de grand-angle » que nous avons apprise grâce aux rites. J’ai toujours été fasciné, en tant que sociologue, par l’activité de la prière. Je me suis demandé si, lorsque je prie, je me tourne vers l’intérieur ou vers l’extérieur. Bien sûr, c’est les deux à la fois ! Des chants religieux, des pratiques, des espaces et même une théologie nous y conduisent. L’idée de la grâce, par exemple, c’est d’être touché par quelque chose que je ne vois pas, que je n’entends pas, que je ne contrôle pas. Il s’agit d’être ouvert à ce contact, d’être transformé et d’y répondre. C’est ainsi que doit fonctionner la démocratie.

Vous avez mentionné ce cœur à l’écoute… Quel lien faites-vous entre la démocratie et l’amour ?

L’amour est comme un paradigme de la résonance. Si deux personnes s’aiment, elles ne veulent pas se servir l’une de l’autre ou se contrôler : lorsque vous pouvez contrôler une personne, vous n’êtes plus amoureux d’elle. C’est vrai aussi bien pour vos enfants que pour votre partenaire. On accepte d’être transformé par l’autre. L’amour et l’amitié sont des cas paradigmatiques. La différence entre les amis et les connaissances repose précisément sur cela : l’amitié est considérée comme une relation de résonance, alors que les connaissances ne sont que des relations instrumentales ou stratégiques. Nos amis doivent nous dire si nous avons tort, même si nous ne voulons pas l’entendre. Le problème, avec la politique, c’est qu’il s’agit d’étrangers, de gens qu’on n’aime pas a priori. La résonance va donc au-delà de l’amour ; elle est liée à la solidarité : je veux vous entendre, même si je n’aime pas ce que vous dites.

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Vous parlez de l’amour comme l’un des seuls endroits où la résonance existe encore aujourd’hui. Diriez-vous que c’est le seul domaine où la modernité n’a pas réussi à s’engouffrer ?

L’amour est un des seuls endroits où nous faisons encore l’expérience de la résonance, mais il ne faut pas oublier les arts : la musique, la poésie, le cinéma peuvent être des espaces de résonance. De la même manière que la nature : on peut l’expérimenter dans un parc, en regardant les animaux ou les fleurs.

Toutefois, la pression de l’accélération pénètre aujourd’hui aussi la sphère amoureuse. Nous avons inventé les applications de rencontres sur internet, et nous essayons de contrôler l’amour. Il est désormais question de trouver quelqu’un qui nous corresponde vraiment ; on doit faire le meilleur choix, on essaie, puis on passe à autre chose si ça ne nous convient pas pleinement. Cela met en danger l’amour en tant que sphère de résonance. Ces plateformes ne sont pas toujours mauvaises, elles permettent parfois des rencontres formidables pour des personnes qui se sentaient totalement seules. Mais la pression de l’optimisation paramétrique s’est immiscée dans le domaine de l’amour.

Le produit de l’amour, lui, a été mis sous contrôle avec le contrôle des naissances. Dans les pays d’Europe occidentale, on n’a jamais eu aussi peu d’enfants… Faut-il s’en inquiéter ?

Nous devrions nous en préoccuper dans la mesure où les enfants nous fournissent un axe de résonance à travers le temps. Les gens ont ce désir de voir l’axe de l’histoire les traverser, d’être en contact avec leurs ancêtres et avec la génération suivante. Désormais, on le constate aux deux extrémités : les gens ne veulent plus avoir d’enfants, mais ils ne veulent plus avoir d’aïeux non plus. J’habite dans un petit village de la Forêt-Noire. Au milieu du village, il y a l’église, la mairie et le marché. Cela crée trois axes de résonance. Mais, à côté, il y a le cimetière : mes parents, mes grands-parents et même mon arrière-grand-père y reposent. Quand vous allez au village, au cœur de la communauté, il y a le passé appelé au présent. Or, aujourd’hui, nous essayons de le chasser. Les gens ne veulent pas avoir de tombe car ils estiment que c’est trop de travail de les entretenir. Le fil vibrant qui nous relie du passé à l’avenir se perd.

Les gens ne veulent pas avoir d’enfants aujourd’hui aussi parce que s’est ancrée cette idée que, si je suis célibataire, je peux bouger à tout moment, je peux aller au cinéma ce soir, je peux déménager à Paris si vous me faites une belle offre. Si vous avez un enfant, vous êtes vraiment coincé… et pour longtemps ! Rien ne rétrécit plus l’horizon territorial que les enfants. Dans ce contexte, je pense que la question intéressante est moins de savoir pourquoi nous avons si peu d’enfants, que pourquoi nous en avons encore autant !

Les grands changements n’ont jamais eu lieu parce que les gens les avaient planifiés; ils se sont développés dans l’ombre. Si je ne vois pas d’espoir, j’espère qu’il se trame quelque chose dans mon dosÊtes-vous si pessimiste que votre philosophie pourrait le laisser croire ?

Avec le retour de la guerre, et après le Covid, je me suis dit que nous étions revenus à une situation où la peste et la guerre étaient nos principaux problèmes. Cela a toujours été le cas pour l’humanité, mais nous n’avons pas fait un seul pas en avant. Les deux grands fléaux sont toujours là, auxquels s’ajoutent la crise climatique et la menace nucléaire. En fait, nous n’avons pas avancé, nous avons reculé. Cela a achevé de faire de moi un pessimiste.

Mais une part d’optimisme demeure au fond de moi. Parmi les motifs d’espoir, je n’oublie pas que l’histoire de l’humanité a toujours évolué de manière imprévisible. Les grands changements n’ont jamais eu lieu parce que les gens les avaient planifiés ; ils se sont développés dans l’ombre. Si je ne vois pas d’espoir, j’espère qu’il se trame quelque chose dans mon dos. Je commence aussi à penser que nous avons peut-être besoin d’une catastrophe pour changer. La Seconde Guerre mondiale a changé notre façon de penser sur beaucoup de choses et a pacifié la planète pendant soixante-dix ans ; si un événement d’une telle ampleur se produit, peut-être que quelque chose de bon finira par en sortir.

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