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300 ans de la naissance de Kant (le Monde)

https://www.lemonde.fr/livres/article/2024/04/21/kant-trois-siecles-de-gloire-et-de-controverses_6228967_3260.html

Kant : trois siècles de gloire et de controverses

Les 300 ans du grand philosophe allemand des Lumières donnent lieu à quelques passionnantes parutions. Toutes tendent à questionner son actualité. Eléments de réponse.

Par Nicolas Weill

Il y a trois cents ans, le 22 avril 1724, naissait, dans la ville prussienne de Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad, en Russie), un de ces philosophes auxquels la modernité ne cesse de faire retour. Emmanuel Kant (mort en 1804, à 79 ans), monument des Lumières, s’imposa, au-delà de la philosophie, comme une référence incontournable pour la social-démocratie allemande ou française, pour Jean Jaurès notamment, par ses visions de « paix perpétuelle », son point de vue « cosmopolitique ».Il pensait avoir surmonté pour toujours les impasses de la métaphysique traditionnelle dans les prétentions de celle-ci à avoir un accès ­direct aux réalités supérieures (le monde, l’âme et Dieu), une intuition de l’absolu. Il bornait la connaissance du réel aux conditions formelles de l’expérience humaine, réservant à la moralité un accès à un usage pur de la raison. Cette refonte intégrale des règles de la pensée et de l’agir a entraîné les principaux penseurs de la modernité à écrire leur « livre kantien » (Kantbuch). Tel fut le cas de Martin Heidegger, dont le Kant et le problème de la métaphysique a été utilement retraduit par Marc de Launay (Gallimard, 2023), mais aussi de son adversaire Theodor Adorno, dont Michèle Cohen-Halimi a traduit et publié à propos le cours de 1959, La “Critique de la raison pure” de Kant (Klincksieck, « Critique de la politique », 292 pages, 35 euros, numérique 25 euros).

Comme tout monument, l’auteur de la Critique de la raison pure n’échappe pas aux « déboulonnages ». Ils ont commencé de son vivant chez ses successeurs, les idéalistes allemands Fichte, Hegel, Schelling, qui jugeaient, eux, possible une intuition intellectuelle de l’absolu, franchissant tôt les limites fixées par Kant. A l’autre bout de trois siècles de réception kantienne, la bataille se poursuit, mais sur un autre front, politique celui-là. Les études postcoloniales et afro-américaines s’en prennent aux insupportables stéréotypes véhiculés par l’anthropologie ou la géographie de Kant. Ses préjugés sur les juifs, les Noirs ou les Indiens d’Amérique, qu’il refoulait au bas de l’échelle dans la hiérarchie des « races », dont certains l’accusent d’avoir formalisé le concept, le mettent en porte-à-faux avec l’esprit du temps.

Contrer Kant avec ses propres armes et concepts

La philosophe Catherine Malabou ­ (université de Californie à Irvine) affronte ces reproches dans sa contribution au recueil collectif Kant (in) actuel (PUF, 312 pages, 23 euros, numérique 19 euros), dirigé par le spécialiste français du philosophe prussien, Antoine Grandjean (université de Lille), sans doute l’un des ouvrages les plus riches et précis que suscite le tricentenaire de la naissance de Kant. Au printemps 2020, alors que Catherine Malabou consacrait un cours à ce dernier, elle s’est vue confrontée, après le meurtre de George Floyd par la police, à une révolte de ses étudiants qui interrogeaient, à la suite des études afro-américaines, la nature blanche, coloniale et esclavagiste de l’universel et du rationalisme kantiens. Y aurait-il « racisme inhérent à la théorie critique ? », se demande-t-elle.

La solution consiste, selon Antoine Grandjean, à contrer Kant avec ses propres armes et concepts. Quand, dans Sur un prétendu droit de mentir par humanité (Sur l’échec de tout essai philosophique en matière de théodicée suivi de Sur un prétendu droit de mentir par humanité, traduit par Antoine Grandjean, PUF, 290 pages, 18 euros, numérique 15 euros), Kant affirme qu’il ne saurait être moral de mentir à un meurtrier pourchassant un innocent caché chez soi, qui demande si celui-ci s’y trouve, il aurait pu fournir la réponse inverse sans se déjuger. Car considérer plutôt qu’il n’est pas conforme aux principes d’éviter une injustice (énoncer une contrevérité) par une injustice plus grande encore (la condam­nation à mort du fugitif) n’aurait pas ­contrecarré le précepte kantien « agis toujours pour que ta maxime puisse être l’objet d’une loi universelle ».

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Quant au racisme ou au « cryptoracisme » prêté à Kant, Antoine Grandjean ne l’entend pas encore dénoncé dans l’Université française. Pour autant, confie-t-il au « Monde des livres », « l’attention à ces questions suffit à désactiver ce qui pourrait donner lieu à des attitudes de rejet pour des raisons normatives ».

Il est vrai qu’en France Kant, qui fut un temps séduit par la révolution de 1789, est surtout perçu comme un penseur dont quelques révolutionnaires connaissaient l’œuvre et dialoguaient avec sa pensée, comme Sieyès (1748-1836), Mirabeau ou le groupe des « Idéologues », influent pendant le Directoire. Plus tard, l’appropriation de Kant par les intellectuels de la IIIe République fit de celui-ci le repoussoir du nationalisme. La figure du professeur de philosophie Paul Bouteiller, dans le roman Les Déracinés, de Maurice Barrès (1897 ; Omnia poche, 2022), l’illustre, puisque le kantisme de leur enseignant pousse ses élèves à l’arrachement à la terre mère lorraine et même au crime.

Kant aux côtés de Platon et de Descartes

A l’opposé de cette caricature, l’idée des « Lumières franco-kantiennes » – l’expression est due à l’historien francophone israélien de gauche Zeev Sternhell (1935-2020) – serait le synonyme de la liberté politique moderne. Invité du panthéon républicain, Kant figure aux côtés de Platon et de Descartes dans le « canon » implicite des études de philosophie. Mais sa pensée occupe-t-elle toujours la place que lui fantasmaient ses adversaires allergiques à tout « universalisme » ?

Paul Mathias, ancien doyen du groupe de philosophie de l’inspection générale, a siégé presque sans interruption depuis 1998 dans les jurys de capes et d’agrégation, qu’il a successivement présidés de 2010 à 2018. « Kant reste emblématique, estime-t-il, comme un auteur dont l’architecture intellectuelle est formatrice pour la netteté et pour le caractère formel de ses distinctions sémantiques. » Mais il relève aussi qu’un certain « Kant atmosphérique », dans les classes des lycées, se ramène trop souvent à des idées simples, voire simplistes : « conserver son esprit critique », « philosopher » plutôt que « faire de la philosophie » ou « penser par soi-même », en oblitérant les contenus positifs de l’histoire et des traditions diverses de la discipline. Et, surtout, se tenir à mille lieues de la complexité et de l’inouï de la pensée kantienne, qui ne saurait servir de drapeau rationaliste brandi contre les dérives de la croyance – un comble quand on sait que le projet de Kant consistait justement à « supprimer le savoir, pour laisser une place à la foi » !

De même le corpus kantien se retrouve-t-il, dans le secondaire, souvent restreint à ce que Kant lui-même considérait comme une « propédeutique » : le projet critique. Et d’ailleurs, même cette lecture partielle de l’œuvre cristallisée sur la Critique de la raison pure (1781-1787), la Critique de la raison pratique (1788) ou la Critique de la faculté de juger (1790) s’avère globalement négligée, poursuit Paul Mathias.

La focalisation sur la partie critique du kantisme laisse dans l’ombre un pan de cette philosophie, sur lequel insiste de plus en plus la recherche actuelle. Kant souhaitait compléter sa réflexion sur l’expérience et ses conditions a priori (universelles et nécessaires) par une métaphysique englobant les divers domaines du savoir. Il laissa des centaines de pages fragmentaires destinées à l’édification d’une doctrine de la nature dans le contexte de la physique de son temps, publiée dans les années 1930 par l’Académie de Berlin sous le titre d’Opus postumum (traduit par François Marty, PUF, 1986). En apparence, Kant a l’air d’y réviser quelques-unes de ses thèses dans la discussion muette qu’il mène avec ses successeurs idéalistes, en réalité dans le but de « neutraliser » ceux-ci, juge Antoine Grandjean.

Une pensée de la finitude radicale de l’homme

Alain Renaut, professeur émérite à Sorbonne Université, traducteur de nombreux ouvrages du corpus kantien et auteur récent d’un très précieux Kant et le kantisme (Que sais-je ?, 2023), fait partie de ceux pour qui le Kant doctrinaire est aussi important que le Kant critique. Cette œuvre a accompagné tout son parcours philosophique. Ainsi, en 1997, dans Kant aujourd’hui (Aubier), s’en prenait-il à partir de Kant aux contempteurs modernes et postmodernes de la subjectivité et des Lumières, de Martin Heidegger à Michel Foucault. Désormais, il travaille sur la « philosophie appliquée » kantienne (le droit, l’anthropologie, etc.), dans l’hypothèse que cette application « modifie considérablement la structure » du kantisme, ouvrant sur la question de l’homme et de « la destination complète de l’être humain ».

Parce qu’il est une pensée de la finitude radicale de l’homme voué à ne percevoir du réel que des « phénomènes » et jamais des « choses en soi », l’héritage kantien se heurte en outre, en ce moment, à un courant « réaliste » de la philosophie, qui veut que les corps et le sensible nous offrent bien le réel tel qu’en lui-même et non un « apparaître » partiel des choses (Après la finitude. Essai sur la nécessité de la contingence, de Quentin Meillassoux, Seuil, 2006, ou Goodbye Kant, de Maurizio Ferraris, L’Eclat, 2009).

Inactuel ou actuel, impossible en tout cas de faire l’économie d’un « moment kantien », fût-ce pour s’en repentir. Michel de Launay, qui participa à la traduction de Kant pour « La Pléiade », se souvient ainsi d’un des derniers cours prononcé par Michel Foucault au Collège de France, lors duquel celui-ci affirma à la surprise de l’auditoire : « Je me suis trompé. Il faut revenir à Kant. »

Signalons également la parution de « Kant écologiste », de Christophe Bouriau, PUF, 190 p., 16 €, numérique 12 €, et de « Lumières politiques », de Gérard Raulet, PUF, 432 p., 25 €, numérique 20 €.

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