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Né en 1939 à Turin, l’historien Carlo Ginzburg est décédé lundi 16 juin dernier. Il a marqué la discipline par sa manière innovante d’étudier le passé en travaillant à partir d’indices, comme un enquêteur, et en faisant surgir des personnages négligés, comme les hérétiques et les sorcières. Voici ses principales idées.
L’inventeur de la microhistoire
La démarche de Carlo Ginzurg tient en un mot : microhistoire. Quand il commence sa carrière, la discipline historique est dominée par la célèbre école des Annales, qui a révolutionné l’historiographie au XXe siècle et entend dégager, par une approche quantitative et sérielle, l’évolution des grandes structures et les dynamiques de masse sur le temps long. À cette grille de lecture se penchant sur de grands objets à travers des catégories englobantes, Ginzburg oppose une histoire radicalement circonscrite dans l’espace et dans le temps : au plus proche du réel, des faits, il étudie des cas, retrace des biographies individuelles – non de personnages « importants », mais d’inconnus ou quasi-inconnus. Bref, Ginzburg développe une histoire incarnée dans des individus singuliers, aux parcours oubliés mais souvent atypiques. L’apport, inédit, de cet historien italien est d’opérer une réduction d’échelle.
La recherche d’indices
Dans les journaux intimes, dans les registres communaux, dans les témoignages vernaculaires souvent délaissés, Carlo Ginzburg traque, multipliant les points de vue, les traces imperceptibles à même de fournir une clef de compréhension des sociétés du passé. Comme le chasseur préhistorique ou le devin qui lie les signes dans le ciel, Ginzburg propose un « paradigme indiciaire » dans son article « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice » (1980). L’historien est un enquêteur, qui s’appuie sur des indices pour établir ce qui a eu lieu. Il faut, note Ginzburg, « inférer à partir des effets » visibles les dynamiques invisibles qui éclairent le sens, la dynamique d’une situation particulière. Et si la microhistoire a le sens du détail, elle ne renonce pas à dégager du particulier des réalités plus vastes qui s’y expriment.
“Des indices minimes [peuvent être] des éléments révélateurs de phénomènes plus généraux : la vision du monde d’une classe sociale, d’un écrivain ou de toute une société”
Carlo Ginzburg, « Signes, traces pistes » (1980)
L’écart à la norme, tout particulièrement, devient un opérateur de décryptage :
“Il faut partir du sable dans l’engrenage. Si l’on prend les règles pour point de départ, on risque de tomber dans l’illusion qu’elles fonctionnent, et de passer à côté des anomalies. Mais si on part des anomalies, des dysfonctionnements, on trouve aussi les règles, parce qu’elles y sont impliquées”
Carlo Ginzburg, dans un entretien donné à la revue Vacarme en 2002
La culture des vaincus
Un bon exemple de cet intérêt pour l’« exceptionnel normal » est donné dans son ouvrage Le Fromage et les Vers (paru en italien en 1976). Ginzburg y reconstitue la trajectoire de Domenico Scandella, dit Menocchio, né en 1532 dans une Europe bouleversée par la Réforme. Meunier et fermier installé à Montereale, dans le Frioul, Menocchio apprend à lire, bien qu’il n’appartienne ni à la noblesse ni au clergé. Il se met à lire la Bible, et commence à développer sa propre interprétation personnelle du texte religieux, en résonance avec ses croyances paysannes. Dénoncé, il est arrêté sur ordre de l’inquisiteur Felice de Montefalco en 1583. Lors de son procès en hérésie, il explique ne pas croire à la virginité de Marie, et à la nature divine du Christ. Il expose sa « cosmogonie » personnelle, dans des termes qui donnent son titre au livre de Ginzburg : « Tout était un chaos, c’est-à-dire que terre, air, eau et feu étaient confondus ; et le volume, en évoluant, constitua une masse, à peu près comme se forme le fromage dans le lait, et tout cela devint des vers, dont quelques-uns formèrent des anges et […] parmi ce nombre d’anges il y avait encore Dieu, créé lui aussi en même temps à partir de la masse. »
Libéré en 1586 à condition de porter l’habit d’hérétique, Menocchio continue à partager ses opinions bien peu orthodoxes. Arrêté à nouveau en 1599, il finit brûlé vif en 1600… et oublié d’à peu près tout le monde. L’histoire telle qu’elle est écrite reflète la « culture des vainqueurs », celle des lettrés dominants. Les archives, cependant, celles de l’Inquisition en particulier, recèlent, en dépit de leurs biais, d’innombrables indices qui donnent un aperçu des cultures populaires encore imprégnées de rémanences païennes et de croyances traditionnelles. Le Fromage et les Vers rencontrera un grand succès après sa publication. Pour l’historien, Menocchio incarne, au-delà de sa trajectoire singulière, un thème universel : « Le défi aux autorités, qu’elles soient politiques ou religieuses. »
Le sabbat des sorcières
C’est la même approche que mobilise Ginzburg pour étudier, dans la même région, à la même époque, le cas des Benandanti du Frioul, dans le cadre de son travail sur la sorcellerie – un thème à la mode aujourd’hui. Dans la culture populaire du Nord de l’Italie, les Benandanti sont les membres d’un culte agraire local : ce sont les enfants nés « coiffés » par la membrane amniotique, qui sont donc déclarés « Benandanti » à la naissance et que la communauté considère comme dotés de pouvoirs bénéfiques. Plusieurs nuits dans l’année, au cours d’épisodes extatiques, ils déclarent quitter leur corps et s’en vont combattre, armés de tiges de fenouil, des sorciers et sorcières maléfiques, les « Malandanti ». La qualité des récoltes dépend de l’issue de cet affrontement.
“On peut supposer que ce combat est une réinterprétation, sur un mode plus rationnel, [dans un cadre onirique] d’un rite de fertilité plus ancien, dans lequel deux danses de jeunes gens, personnifiant respectivement les démons bénéfiques de la fertilité et ceux maléfiques de la destruction, se frappaient symboliquement les reins avec des branches de fenouil et de sorgho pour stimuler leur propre pouvoir reproducteur”
Carlo Ginzburg, Les Batailles nocturnes. Sorcellerie et rituels agraires au XVIe et XVIIe siècles (1980)
De ces rituels anciens, Ginzburg retrouve la trace en 1692 chez un vieillard lituanien. Il affirme l’existence d’une « liaison, non analogique mais réelle, entre Benandanti et chamanes. Les extases, les voyages dans l’au-delà à cheval sur des animaux, ou sous la forme d’animaux […] la participation aux processions des morts qui confère aux Benandanti […] des vertus prophétiques et visionnaires : tout ces éléments se situent dans un cadre cohérent qui rappelle immédiatement les cultes des chamanes ».
Une même proximité est repérée dans les communautés vaudoises. Dans un cas comme dans l’autre, l’Inquisition est bien mal à l’aise avec ces pratiques, qui ne ressemblent à rien de connu. Le seul cadre interprétatif disponible est celui forgé par les démonologues : « Sous la pression inconsciente des inquisiteurs [s’opéra] une transformation lente et progressive des croyances populaires qui finalement se cristallisèrent d’elles-mêmes dans le modèle préexistant du sabbat diabolique » des sorcières.
Mis en procès entre entre 1575 et 1675, les Benandanti protestèrent, affirmant qu’ils combattent justement les sorciers au nom du Christ. Ils se mirent à dénoncer d’autres villageois pour sorcellerie, afin de détourner l’accusation, ce qui leur valut, outre la méfiance de l’Inquisition, le ressentiment populaire. Acculés, les Benandanti finirent par intérioriser la figure du sorcier qu’on souhaitait leur imposer. Et la pratique disparut.
L’exemple, étudié dans Les Batailles nocturnes (1980) et Le Sabbat des sorcières (1992) illustre bien l’approche de l’histoire développée par Ginzburg : attentive aux détails signifiants, aux signes évocateurs, aux traces révélatrices. Traquant, comme on l’a dit, l’« exceptionnel normal », cet historien à la sensibilité de gauche se glissait dans les interstices des grands récits produits par les dominants pour faire entendre d’autres voix et faire voir d’autres réalités. Locale, circonscrite, son histoire n’est pas pour autant étriquée – au contraire, elle s’ouvre en même temps sur des faits beaucoup plus amples. Les cas particuliers sont toujours traversés par des dynamiques, des tendances, des échos, des rémanences qui les débordent. Le « petit » est beaucoup plus riche qu’il n’y paraît, si l’on veut bien se donner la peine de se plonger à son échelle. C’est tout l’intérêt de la démarche novatrice de Ginzburg.

20 juin 2026
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