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		<title>Mort de Raoul Vaneigem (Marianne)</title>
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		<pubDate>Wed, 05 Aug 2026 19:49:31 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Lien :https://www.marianne.net/agora/analyses/raoul-vaneigem-l-homme-qui-voulait-changer-la-vie-est-mort  Par Kévin Boucaud-Victoire Publié le 30/07/2026 à 17:30 Écrivain, philosophe et ancien membre de l’Internationale situationniste, Raoul Vaneigem est mort ce 28 juillet, à Barcelone, à l’âge de 92 ans. Penseur original et libertaire, il a été une influence majeure de Mai 68 et laisse derrière lui une œuvre riche, aux accents poétiques. [&#8230;]]]></description>
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<address>Lien :https://www.marianne.net/agora/analyses/raoul-vaneigem-l-homme-qui-voulait-changer-la-vie-est-mort </address>
<address>Par <a href="https://www.marianne.net/auteur/kevin-boucaud-victoire" rel="author">Kévin Boucaud-Victoire</a></address>
<p>Publié le 30/07/2026 à 17:30</p>
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<p>Écrivain, philosophe et ancien membre de l’Internationale situationniste, Raoul Vaneigem est mort ce 28 juillet, à Barcelone, à l’âge de 92 ans. Penseur original et libertaire, il a été une influence majeure de Mai 68 et laisse derrière lui une œuvre riche, aux accents poétiques.</p>
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<p>C’est l’histoire d’une poignée de jeunes révolutionnaires, une dizaine à peine, dont les idées et les mots vont irriguer l’un des plus grands mouvements sociaux français du XXe siècle. En 1967, le Parti communiste domine encore la gauche française, dispose d’une puissante implantation dans la classe ouvrière et exerce une influence considérable sur les intellectuels. Mais le marxisme-léninisme ne les fait pas rêver, loin de là. Ils aspirent à une société sans classes ni État, libérée de l’emprise de la marchandise, du travail aliéné et de la domination bureaucratique, où chacun pourrait enfin reprendre possession de sa vie quotidienne.</p>
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<p>La plupart ont autour de trente ans. Au centre du groupe, <a href="https://www.marianne.net/agora/guy-debord-la-biographie-situ">Guy Debord </a>deviendra une figure culte de la pensée critique. Mais l’Internationale situationniste ne se réduit pas à lui. Plusieurs personnalités remarquables s’y distinguent : Michèle Bernstein, cofondatrice du mouvement, dont les romans contribuent à renflouer ses caisses ; Mustapha Khayati, principal auteur de <em>De la misère en milieu étudiant</em>, pamphlet au cœur du scandale de Strasbourg de 1966, qui préfigure <a href="https://www.marianne.net/tags/mai-68">Mai 68 </a>; et Raoul Vaneigem, le penseur-poète dont le <em>Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations </em>donnera à la révolte une partie de sa langue. Raoul Vaneigem est mort le 28 juillet 2026, à Barcelone, à l’âge de 92 ans.</p>
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<h2>UN SITUATIONNISTE PAS COMME LES AUTRES</h2>
<p>Né en Belgique en 1934, Raoul Vaneigem est philologue de formation et se spécialise progressivement sur les hérésies médiévales. Également fin connaisseur du poète Lautréamont, il consacre à l’auteur des <em>Chants de Maldoror</em> son mémoire de fin d’études. En 1961, il rencontre Guy Debord et rejoint l’Internationale situationniste, avant-garde artistique et révolutionnaire fondée quatre ans plus tôt, qui publie sa propre revue depuis 1958. Raoul Vaneigem se distingue rapidement de ses camarades par un style plus lyrique et par son hédonisme revendiqué.</p>
<p>En 1967, tandis que Guy Debord publie son grand essai théorique, <em>La Société du spectacle</em>, Raoul Vaneigem fait paraître son <em>Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations</em>, appelé à connaître une influence durable et à se vendre à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. L’auteur ne prétend pas devenir le porte-parole de la jeunesse. Il invite plutôt les jeunes générations à ne plus abandonner leur existence aux institutions, aux hiérarchies et aux rôles sociaux qui décident à leur place.</p>
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<p>À LIRE AUSSI : <a href="https://www.marianne.net/agora/lectures/portrait-dun-penseur-radical-on-a-lu-guy-debord-abolir-le-spectacle-demmanuel-roux" target="_self">Portrait d&rsquo;un penseur radical : on a lu &laquo;&nbsp;Guy Debord. Abolir le spectacle&nbsp;&raquo; d&rsquo;Emmanuel Roux</a></p>
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<p>Dans un style plus poétique que celui de Guy Debord, Raoul Vaneigem décrit une société qui ne se contente pas d’exploiter les êtres humains dans leur travail, mais colonise aussi leurs relations, leurs désirs, leurs loisirs, leur langage et jusqu’à l’image qu’ils se font d’eux-mêmes. Le pouvoir ne repose pas seulement sur l’État, la police et les patrons : il se diffuse dans les gestes ordinaires et les rapports quotidiens.</p>
<p>La société assigne les individus à des personnages – conjoint, consommateur, salarié ou militant –, transforme les relations en échanges intéressés et les désirs en marchandises. La révolte ne peut donc pas être seulement économique : elle doit également être existentielle. <em>« Ceux qui parlent de révolution et de lutte de classes sans se référer explicitement à la vie quotidienne, sans comprendre ce qu’il y a de subversif dans l’amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre »</em>, écrit-il.</p>
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<h2>UN THÉORICIEN DE MAI 68</h2>
<p>Son horizon n’est pas la « dictature du prolétariat », mais « l’autogestion généralisée ». <em>« La révolution de la vie quotidienne liquidera les notions de justice, de châtiment, de supplice, notions subordonnées à l’échange et au parcellaire. Nous ne voulons pas être des justiciers, mais des maîtres sans esclave, retrouvant par-delà la destruction de l’esclavage une nouvelle innocence, une grâce de vivre. Il s’agit de détruire l’ennemi, non de le juger »</em>, prophétise-t-il encore.</p>
<p>Avec Raoul Vaneigem, l’insurrection se déplace ainsi sur un autre terrain. La jeunesse de Mai 68 ne s’en prendra pas seulement au patronat et à l’État, mais également à l’autorité familiale, au puritanisme sexuel, aux hiérarchies universitaires et à l’organisation même de la vie quotidienne. <em>« Nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui »</em>, avait écrit Raoul Vaneigem dans son <em>Traité</em>. Quelques mois plus tard, la formule et ses variantes seront reprises sur les murs parisiens.</p>
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<p>À LIRE AUSSI : <a href="https://www.marianne.net/societe/cathos-de-gauche-militants-ecolos-les-enrages-chez-les-soixante-huitards-y-en-avait-des-biens" target="_self">&laquo;&nbsp;Cathos de gauche&nbsp;&raquo;, militants écolos, les Enragés : chez les soixante-huitards, y en avait des biens !</a></p>
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<p>Vaneigem participe lui-même au mouvement des occupations, tout en se tenant à distance des organisations maoïstes et trotskistes, dont il dénonce les réflexes autoritaires et l’obsession de la prise du pouvoir. Le mouvement reflue pourtant en juin sans avoir renversé l’ordre politique. L’Internationale situationniste, elle, entre bientôt dans une crise interne dont elle ne se relèvera pas. En novembre 1970, Raoul Vaneigem démissionne, sur fond de désaccords stratégiques et personnels avec Guy Debord et le noyau de l’organisation.</p>
<h2>AUTONOMIE, LIBERTÉ ET HÉDONISME</h2>
<p>Raoul Vaneigem n’est cependant pas l’homme d’un seul livre ni d’un seul combat. Il a publié une quarantaine d’ouvrages au cours de sa vie, en conservant le même cap : la défense de l’autonomie individuelle, la critique du travail contraint et des hiérarchies, ainsi que la recherche d’une existence plus libre et plus intense. Son soutien au mouvement des <a href="https://www.marianne.net/tags/gilets-jaunes">Gilets jaunes</a>, à la fin de l’année 2018, témoigne de la permanence de cet engagement. En 1995, il publie <em>Avertissement aux écoliers et lycéens</em>, dans lequel il défend l’autonomie des jeunes et s’en prend à un système éducatif davantage tourné, selon lui, vers l’obéissance et la rentabilité que vers l’émancipation. <em>« On est au-dessous de toute espérance de vie tant que l’on est en deçà de ses capacités »</em>, affirme-t-il.</p>
<p>La liberté d’expression constitue un autre de ses combats majeurs. Sa conception presque absolue de cette liberté tranche avec certains courants actuels de la gauche radicale, dont des théoriciens comme <a href="https://www.marianne.net/agora/lectures/geoffroy-de-lagasnerie-le-sociologue-stalinien-qui-signore">Geoffroy de Lagasnerie</a> qui assument de vouloir rétablir des formes de censures. En 2003, Raoul Vaneigem publie <em>Rien n’est sacré, tout peut se dire</em>, un essai dans lequel il affirme qu’<em>« aucune idée n’est irrecevable, même la plus aberrante, même la plus odieuse »</em>. La thèse centrale de l’ouvrage est sans équivoque : <em>« Il n’y a ni bon ni mauvais usage de la liberté d’expression, il n’en existe qu’un usage insuffisant. »</em></p>
<p>L’hédonisme restera également central dans son œuvre. Dans <em>Le Livre des plaisirs</em>, publié en 1979, Raoul Vaneigem fait de la jouissance un principe de critique radicale. Elle suppose, selon lui, la disparition du travail contraint, de l’échange marchand, de la culpabilité et de toutes les formes répressives de la société. Cette insistance sur le plaisir semble, là encore, aller à rebours d’une partie de la gauche radicale contemporaine, davantage portée vers la dénonciation, la discipline morale et la mise en accusation que vers la promesse d’une vie désirable. Le philosophe Michaël Fœssel a lui-même analysé cet effacement du plaisir dans <em>Quartier rouge</em>, publié en 2022.</p>
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<p>Venez débattre !</p>
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<p>Raoul Vaneigem nous laisse donc une œuvre riche et stimulante. Certes, elle ne contient aucun programme directement applicable. Mais elle offre quelque chose de plus rare : la promesse qu’une révolution qui ne rend pas la vie plus libre, plus intense et plus désirable ne mérite probablement pas son nom.</p>
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		<title>Mort de Raoul Vaneigem (Le Monde)</title>
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		<pubDate>Wed, 05 Aug 2026 19:47:27 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p>Lien : <a href="https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2026/07/30/l-ecrivain-belge-raoul-vaneigem-insurge-lyrique-contre-la-societe-marchande-est-mort_6736668_3382.html">https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2026/07/30/l-ecrivain-belge-raoul-vaneigem-insurge-lyrique-contre-la-societe-marchande-est-mort_6736668_3382.html</a></p>
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<div>Le philosophe, un des leaders du mouvement situationniste avec Guy Debord, prônait une liberté d’expression radicale. Dans son « Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations », en 1967, il règle ses comptes avec le capitalisme. Il resta, jusqu’à la fin de sa vie, un soutien attentif à toutes les alternatives autogestionnaires.</div>
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<p id="js-authors-trigger">Par <a href="/signataires/nicolas-truong/">Nicolas Truong</a></p>
<section>Publié le 30 juillet 2026 à 07h40, modifié le 30 juillet 2026 à 12h22</section>
<section>Raoul Vaneigem est mort à Barcelone mardi 28 juillet en fin de soirée, à 92 ans, a annoncé au <em>Monde </em>un de ses éditeurs, Nicolas Norrito, cofondateur des éditions Libertalia. Ancien membre de l’Internationale situationniste (IS) et écrivain prolifique, Raoul Vaneigem n’aura cessé d’inviter à une <em>« insurrection de la vie quotidienne »</em> contre <em>« le règne de la survie »</em> instauré par la société marchande. Une révolte consignée dans son <em>Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations</em> (Gallimard, 1967), essai au sein duquel l’insurgé assure que <em>« nous ne voulons pas d’un monde où la garantie de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui »</em>.</section>
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<article>Cet ouvrage a contribué à l’éclosion du mouvement de Mai 1968, notamment dans les universités de Strasbourg et de Nanterre. Tout comme <em>La Société du spectacle</em> (Buchet-Chastel, 1967) de l’écrivain et révolutionnaire français Guy Debord (1931-1994) et <em>De la misère en milieu étudiant</em>, brochure publiée de façon anonyme en 1966 et rédigée par le syndicaliste tunisien Mustapha Khayati – qui invite à <em>« vivre sans temps mort »</em> et <em>« jouir sans entraves »</em>.</p>
<p>Sa prise de conscience de la condition prolétarienne s’est forgée à Lessines, petite ville ouvrière du Hainaut, province de l’ouest de la Belgique où Raoul Vaneigem est né, en 1934, d’un père cheminot picard et d’une mère d’origine tournaisienne. Une commune connue pour ses carrières de porphyre, une roche magmatique dont on fait des pavés. Une région où naquirent deux artistes surréalistes marquants, le peintre René Magritte et le poète Louis Scutenaire – auquel Raoul Vaneigem consacrera un ouvrage aux éditions Seghers, en 1991.</p>
<p>Encouragé par son père qui aurait lui-même souhaité poursuivre ses études, Raoul Vaneigem s’inscrit en philologie romane à l’Université libre de Bruxelles, de 1952 à 1956. A l’âge de 22 ans, il écrit dans une revue <em>Isidore Ducasse et le comte de Lautréamont dans les Poésies</em>, un poète qui l’accompagnera toute sa vie. Agrégé de lettres, il enseigne à l’Ecole normale de Nivelles dans le Brabant. C’est par l’entremise du sociologue marxiste Henri Lefebvre, référence de toute une génération, notamment pour ses travaux publiés dans <em>Critique de la vie quotidienne</em> (L’Arche Editeur, 1947), qu’il rencontre Guy Debord et rejoint l’IS en 1961.</p>
<section></section>
<p>Ce groupe de révolutionnaires, souvent littéraires, cherche à dépasser l’art par le jeu et la <em>« construction de situations »</em> émancipatrices, telles que la dérive, mais aussi à abolir le capitalisme par des graffitis ravageurs, des détournements d’images de la société de consommation et par le combat pour une révolution qui s’appuierait sur des conseils ouvriers, loin du stalinisme et du maoïsme.</p>
<h2>Amitiés, libertinage et voyages</h2>
<p>Lors de réunions passionnées et de fêtes particulièrement arrosées, Raoul Vaneigem écrit des textes remarqués, comme <em>Banalités de base</em> (1962), qui invite à <em>« construire nous-mêmes notre vie quotidienne »</em>. Mais c’est le <em>Traité de savoir-vivre</em>, défendu par Raymond Queneau chez Gallimard, qui l’imposera comme auteur. En mai 1968, il participe à l’occupation de l’Institut pédagogique national et compose, <em>« dans une ambiance de joyeuse effervescence »</em>, la chanson <em>La vie s’écoule</em> sur une musique de Francis Lemonnier : <em>« La vie s’écoule, la vie s’enfuit/ Les jours défilent au pas de l’ennui/ Parti des rouges, parti des gris/ Nos révolutions sont trahies… »</em></p>
<p>Le temps des amitiés, du libertinage et des voyages laisse peu à peu place à celui des désaccords, des exclusions et des scissions. L’attrait pour les situationnistes suscité par le déclenchement de Mai 1968, dont ils auraient compris les raisons et anticipé les ferments, accentue ce <em>« côté libertaire autoritaire »</em> auquel il participa lui-même. Pour Vaneigem – dont le surnom est « Ratgeb » (« Donneconseil », en allemand), choisi en souvenir d’un peintre du même nom qui fut écartelé pour sa participation à la révolte des Rustauds en 1525 –, l’aventure s’interrompt. <em>« Comment ce qu’il y avait de passionnant dans la conscience d’un projet commun a-t-il pu se transformer en malaise d’être ensemble ? »</em>, se demandera Raoul Vaneigem, qui démissionne en 1970. L’ouvrage <em>Rien n’est fini, tout commence </em>(Allia, 2014) retrace son parcours, de l’enfance à la fin de l’IS,<em> </em>sous forme de dialogue avec l’éditeur Gérard Berréby.</p>
<p>Raoul Vaneigem continue d’écrire une série d’ouvrages qui déclinent, déploient ou révisent les intuitions du <em>Traité de savoir-vivre</em>, comme<em> Le Livre des plaisirs </em>(L’Atelier du possible, 1978) ou <em>Nous qui désirons sans fin </em>(Le Cherche Midi, 1996).<em> </em>En médiéviste, il s’intéresse au mouvement du Libre-Esprit, analyse la <em>« résistance au christianisme »</em> et rédige <em>Les Hérésies </em>(PUF, 1994).</p>
<h2>Pour un « pacifisme insurrectionnel »</h2>
<p>C’est avec <a href="https://www.lemonde.fr/archives/article/1995/11/24/l-ecole-du-desir_3889355_1819218.html?srsltid=AfmBOor6DXyRNEqatOlwELtkoS742OB_5CdwyndLHcbWJO0l4kWZvH4F"><em>Avertissement aux écoliers et lycéens </em>(Mille et Une Nuits, 1995)</a>, une charge contre l’aliénation d’un système éducatif qui, selon lui, réprime la créativité enfantine, que ses analyses rencontrent à nouveau un large écho. Alors que l’enfant brûle de questions pleines d’émerveillement – « Pourquoi pleut-il ? », « Pourquoi la mer est-elle bleue ? », etc. –, le voici, en entrant à l’école, <em>« contraint » </em>d’étudier<em> « ce qu’il avait souhaité passionnément connaître quelques années auparavant </em>(…)<em> par force et en bâillant d’ennui »</em>, écrit-il.</p>
<p>Raoul Vaneigem optera également pour une défense maximaliste de la liberté d’expression. Dans <em>Rien n’est sacré, tout peut se dire</em> (La Découverte, 2003), préfacé par Robert Ménard, alors secrétaire général de Reporters sans frontières, Raoul Vaneigem propose d’<em>« abolir le délit d’opinion »</em>. Mais <em>« tolérer toutes les idées n’est pas les cautionner, et tout dire n’est pas tout accepter »</em>, poursuit-il, précisant que <em>« ce ne sont pas les propos qui doivent être condamnés, ce sont les voies de fait »</em>. En 2015, dans un avertissement précédant sa réédition, il regrettera le <em>« confusionnisme »</em> auquel participe désormais son préfacier <em>« après s’être nettement rapproché d’un parti d’extrême droite »</em>.</p>
<p>Soutien attentif à toutes les alternatives autogestionnaires, comme l’expérience zapatiste au Chiapas, au Mexique, le communalisme au Rojava, en Syrie, la zone à défendre de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique) ou même le mouvement des « gilets jaunes », Raoul Vaneigem n’aura cessé de défendre une révolte qui s’inscrit dans le fil de la Révolution française, de la Commune de Paris, de celle <em>« des makhnovistes écrasés par Lénine »</em> ou <em>« des marins de Kronstadt fusillés par Trotski »</em>, sans oublier le Barcelone libertaire de la révolution espagnole, en 1936.</p>
<p>Raoul Vaneigem ne donnait guère d’interviews, ou bien y répondait par courriel. Refusant le rôle de maître à penser, il restait fidèle au mot de Scutenaire : <em>« Prolétaires de tous pays, je n’ai pas de conseil à vous donner. »</em> Bien sûr, il reçut des critiques, comme celle de Jean-Marc Mandosio (<em>Dans le chaudron du négatif</em>, Editions de l’encyclopédie des nuisances, 2003), pointant l’usage de la métaphore alchimique dans ses écrits, dont témoigne un de ses derniers textes, <em>Grimoire. Journal d’une alchimie du moi</em> (Grevis, 2026).</p>
<p>En 2019, dans un entretien au <em>Monde</em>, dans lequel il défendait son <em>« pacifisme insurrectionnel »</em>, loin du face-à-face stérile entre <em>« gauchisme paramilitaire »</em> et <em>« hordes policières »</em>, Raoul Vaneigem déclarait, comme une maxime, un adage qui l’accompagna à travers les âges : <em>« Nous n’avons d’autre alternative que d’oser l’impossible ou de ramper comme des larves sous le talon de fer qui nous écrase. »</em></p>
</article>
</section>
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		<title>Les grandes idées de Carlo Ginzburg (Philosophie magazine)</title>
		<link>http://philoblomet.unblog.fr/2026/06/20/les-grandes-idees-de-carlo-ginzburg-philosophie-magazine/</link>
		<comments>http://philoblomet.unblog.fr/2026/06/20/les-grandes-idees-de-carlo-ginzburg-philosophie-magazine/#comments</comments>
		<pubDate>Sat, 20 Jun 2026 07:45:47 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[philoblomet]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité intellectuelle et philosophique]]></category>
		<category><![CDATA[L'Histoire]]></category>
		<category><![CDATA[Mort de Carlo Ginzburg (juin 2026)]]></category>
		<category><![CDATA[Morts d'intellectuels]]></category>
		<category><![CDATA[Notions]]></category>
		<category><![CDATA[Carlo Ginzburg]]></category>

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		<description><![CDATA[Lien : https://www.philomag.com/articles/les-grandes-idees-de-carlo-ginzburg Né en 1939 à Turin, l’historien Carlo Ginzburg est décédé lundi 16 juin dernier. Il a marqué la discipline par sa manière innovante d’étudier le passé en travaillant à partir d’indices, comme un enquêteur, et en faisant surgir des personnages négligés, comme les hérétiques et les sorcières. Voici ses principales idées. &#160; [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Lien : https://www.philomag.com/articles/les-grandes-idees-de-carlo-ginzburg</p>
<p>Né en 1939 à Turin, l’historien Carlo Ginzburg est décédé lundi 16 juin dernier. Il a marqué la discipline par sa manière innovante d’étudier le passé en travaillant à partir d’indices, comme un enquêteur, et en faisant surgir des personnages négligés, comme les hérétiques et les sorcières. Voici ses principales idées.</p>
<p>&nbsp;</p>
<hr />
<h2>L’inventeur de la microhistoire</h2>
<p>La démarche de Carlo Ginzurg tient en un mot : <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Microhistoire" target="_blank">microhistoire</a>. Quand il commence sa carrière, la discipline historique est dominée par la célèbre <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89cole_des_Annales" target="_blank">école des Annales</a>, qui a révolutionné l’historiographie au XXe siècle et entend dégager, par une approche quantitative et sérielle, l’évolution des grandes structures et les dynamiques de masse sur le temps long. À cette grille de lecture se penchant sur de grands objets à travers des catégories englobantes, Ginzburg oppose une histoire radicalement circonscrite dans l’espace et dans le temps : au plus proche du réel, des faits, il étudie des cas, retrace des biographies individuelles – non de personnages « importants », mais d’inconnus ou quasi-inconnus. Bref, Ginzburg développe une histoire incarnée dans des individus singuliers, aux parcours oubliés mais souvent atypiques. L’apport, inédit, de cet historien italien est d’opérer une réduction d’échelle.</p>
<h2>La recherche d’indices</h2>
<p>Dans les journaux intimes, dans les registres communaux, dans les témoignages vernaculaires souvent délaissés, Carlo Ginzburg traque, multipliant les points de vue, les traces imperceptibles à même de fournir une clef de compréhension des sociétés du passé. Comme le chasseur préhistorique ou le devin qui lie les signes dans le ciel, Ginzburg propose un <em>« paradigme indiciaire » </em>dans son article <a href="https://shs.cairn.info/revue-le-debat-1980-6-page-3?lang=fr" target="_blank">« Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice »</a> (1980). L’historien est un enquêteur, qui s’appuie sur des indices pour établir ce qui a eu lieu. Il faut, note Ginzburg, <em>« inférer à partir des effets »</em> visibles les dynamiques invisibles qui éclairent le sens, la dynamique d’une situation particulière. Et si la microhistoire a le sens du détail, elle ne renonce pas à dégager du particulier des réalités plus vastes qui s’y expriment.</p>
<blockquote><p><em>“Des indices minimes </em>[peuvent être]<em> des éléments révélateurs de phénomènes plus généraux : la vision du monde d’une classe sociale, d’un écrivain ou de toute une société”</em></p></blockquote>
<p>Carlo Ginzburg, « Signes, traces pistes » (1980)</p>
<p>L’écart à la norme, tout particulièrement, devient un opérateur de décryptage :</p>
<blockquote><p><em>“Il faut partir du sable dans l’engrenage. Si l’on prend les règles pour point de départ, on risque de tomber dans l’illusion qu’elles fonctionnent, et de passer à côté des anomalies. Mais si on part des anomalies, des dysfonctionnements, on trouve aussi les règles, parce qu’elles y sont impliquées”</em></p></blockquote>
<p>Carlo Ginzburg, dans un entretien donné à la revue <em>Vacarme</em> en 2002</p>
<h2>La culture des vaincus</h2>
<p>Un bon exemple de cet intérêt pour l’<em>« exceptionnel normal »</em> est donné dans son ouvrage <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Fromage_et_les_vers" target="_blank"><em>Le Fromage et les Vers</em></a><em> </em>(paru en italien en 1976). Ginzburg y reconstitue la trajectoire de Domenico Scandella, dit Menocchio, né en 1532 dans une Europe bouleversée par la Réforme. Meunier et fermier installé à Montereale, dans le Frioul, Menocchio apprend à lire, bien qu’il n’appartienne ni à la noblesse ni au clergé. Il se met à lire la Bible, et commence à développer sa propre interprétation personnelle du texte religieux, en résonance avec ses croyances paysannes. Dénoncé, il est arrêté sur ordre de l’inquisiteur Felice de Montefalco en 1583. Lors de son procès en hérésie, il explique ne pas croire à la virginité de Marie, et à la nature divine du Christ. Il expose sa « cosmogonie » personnelle, dans des termes qui donnent son titre au livre de Ginzburg : <em>« Tout était un chaos, c’est-à-dire que terre, air, eau et feu étaient confondus ; et le volume, en évoluant, constitua une masse, à peu près comme se forme le fromage dans le lait, et tout cela devint des vers, dont quelques-uns formèrent des anges et</em> […] <em>parmi ce nombre d’anges il y avait encore Dieu, créé lui aussi en même temps à partir de la masse. »</em></p>
<p>Libéré en 1586 à condition de porter l’habit d’hérétique, Menocchio continue à partager ses opinions bien peu orthodoxes. Arrêté à nouveau en 1599, il finit brûlé vif en 1600… et oublié d’à peu près tout le monde. L’histoire telle qu’elle est écrite reflète la <em>« culture des vainqueurs »</em>, celle des lettrés dominants. Les archives, cependant, celles de l’Inquisition en particulier, recèlent, en dépit de leurs biais, d’innombrables indices qui donnent un aperçu des cultures populaires encore imprégnées de rémanences païennes et de croyances traditionnelles. <em>Le Fromage et les Vers</em> rencontrera un grand succès après sa publication. Pour l’historien, Menocchio incarne, au-delà de sa trajectoire singulière, un thème universel : <em>« Le défi aux autorités, qu’elles soient politiques ou religieuses. »</em></p>
<h2>Le sabbat des sorcières</h2>
<p>C’est la même approche que mobilise Ginzburg pour étudier, dans la même région, à la même époque, le cas des <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Benandante" target="_blank">Benandanti</a> du Frioul, dans le cadre de son travail sur la sorcellerie – un thème à la mode aujourd’hui. Dans la culture populaire du Nord de l’Italie, les Benandanti sont les membres d’un culte agraire local : ce sont <a href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Coiffe_c%C3%A9phalique" target="_blank">les enfants nés « coiffés » par la membrane amniotique</a>, qui sont donc déclarés « Benandanti » à la naissance et que la communauté considère comme dotés de pouvoirs bénéfiques. Plusieurs nuits dans l’année, au cours d’épisodes extatiques, ils déclarent quitter leur corps et s’en vont combattre, armés de tiges de fenouil, des sorciers et sorcières maléfiques, les « Malandanti ». La qualité des récoltes dépend de l’issue de cet affrontement.</p>
<blockquote><p><em>“On peut supposer que ce combat est une réinterprétation, sur un mode plus rationnel,</em> [dans un cadre onirique] <em>d’un rite de fertilité plus ancien, dans lequel deux danses de jeunes gens, personnifiant respectivement les démons bénéfiques de la fertilité et ceux maléfiques de la destruction, se frappaient symboliquement les reins avec des branches de fenouil et de sorgho pour stimuler leur propre pouvoir reproducteur”</em></p></blockquote>
<p>Carlo Ginzburg, <em>Les Batailles nocturnes. Sorcellerie et rituels agraires au XVIe et XVIIe siècles</em> (1980)</p>
<p>De ces rituels anciens, Ginzburg retrouve la trace en 1692 chez un vieillard lituanien. Il affirme l’existence d’une <em>« liaison, non analogique mais réelle, entre Benandanti et chamanes. Les extases, les voyages dans l’au-delà à cheval sur des animaux, ou sous la forme d’animaux </em>[…] <em>la participation aux processions des morts qui confère aux Benandanti</em> […] <em>des vertus prophétiques et visionnaires : tout ces éléments se situent dans un cadre cohérent qui rappelle immédiatement les cultes des chamanes »</em>.</p>
<p>Une même proximité est repérée dans les communautés vaudoises. Dans un cas comme dans l’autre, l’Inquisition est bien mal à l’aise avec ces pratiques, qui ne ressemblent à rien de connu. Le seul cadre interprétatif disponible est celui forgé par les démonologues : <em>« Sous la pression inconsciente des inquisiteurs </em>[s’opéra]<em> une transformation lente et progressive des croyances populaires qui finalement se cristallisèrent d’elles-mêmes dans le modèle préexistant du sabbat diabolique »</em> des sorcières.</p>
<p>Mis en procès entre entre 1575 et 1675, les Benandanti protestèrent, affirmant qu’ils combattent justement les sorciers au nom du Christ. Ils se mirent à dénoncer d’autres villageois pour sorcellerie, afin de détourner l’accusation, ce qui leur valut, outre la méfiance de l’Inquisition, le ressentiment populaire. Acculés, les Benandanti finirent par intérioriser la figure du sorcier qu’on souhaitait leur imposer. Et la pratique disparut.</p>
<p>L’exemple, étudié dans <em>Les Batailles nocturnes</em> (1980) et <a href="https://www.gallimard.fr/catalogue/le-sabbat-des-sorcieres/9782072971419" target="_blank"><em>Le Sabbat des sorcières</em></a> (1992) illustre bien l’approche de l’histoire développée par Ginzburg : attentive aux détails signifiants, aux signes évocateurs, aux traces révélatrices. Traquant, comme on l’a dit, l’<em>« exceptionnel normal »</em>, cet historien à la sensibilité de gauche se glissait dans les interstices des grands récits produits par les dominants pour faire entendre d’autres voix et faire voir d’autres réalités. Locale, circonscrite, son histoire n’est pas pour autant étriquée – au contraire, elle s’ouvre en même temps sur des faits beaucoup plus amples. Les cas particuliers sont toujours traversés par des dynamiques, des tendances, des échos, des rémanences qui les débordent. Le « petit » est beaucoup plus riche qu’il n’y paraît, si l’on veut bien se donner la peine de se plonger à son échelle. C’est tout l’intérêt de la démarche novatrice de Ginzburg.</p>
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		<title>Mort de Carlo Ginzburg (le Nouvel Observateur)</title>
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		<pubDate>Sat, 20 Jun 2026 07:44:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[philoblomet]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité intellectuelle et philosophique]]></category>
		<category><![CDATA[L'Histoire]]></category>
		<category><![CDATA[Mort de Carlo Ginzburg (juin 2026)]]></category>
		<category><![CDATA[Morts d'intellectuels]]></category>
		<category><![CDATA[Notions]]></category>
		<category><![CDATA[Carlo Ginzburg]]></category>

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		<description><![CDATA[Lien : https://www.nouvelobs.com/histoire/20260619.OBS115955/l-hommage-de-simona-cerutti-a-carlo-ginzburg-il-brossait-a-rebrousse-poil-le-pelage-trop-luisant-de-l-histoire.html Simona Cerutti Historienne Publié le 19 juin 2026 à 19h00 Lecture : 5 min. L’historienne Simona Cerutti était une proche de Carlo Ginzburg, mort ce 17 juin à Bologne, à l’âge de 87 ans. Pour « le Nouvel Obs », elle explique comment le père de la microhistoire a révolutionné sa discipline et [&#8230;]]]></description>
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<div>Lien : https://www.nouvelobs.com/histoire/20260619.OBS115955/l-hommage-de-simona-cerutti-a-carlo-ginzburg-il-brossait-a-rebrousse-poil-le-pelage-trop-luisant-de-l-histoire.html</div>
<div><a href="https://www.nouvelobs.com/journalistes/2502/simona-cerutti.html">Simona Cerutti</a></div>
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<p>Historienne</p>
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<p>Publié le 19 juin 2026 à 19h00</p>
<div>Lecture : 5 min.</div>
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<p>L’historienne Simona Cerutti était une proche de Carlo Ginzburg, mort ce 17 juin à Bologne, à l’âge de 87 ans. Pour « le Nouvel Obs », elle explique comment le père de la microhistoire a révolutionné sa discipline et inspiré des générations de chercheurs à faire une place aux oubliés et aux vaincus.</p>
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<p>On a beaucoup écrit sur <a href="https://www.nouvelobs.com/histoire/20260617.OBS115879/carlo-ginzburg-l-inventeur-de-la-microhistoire-est-mort-il-avait-raconte-les-chasses-aux-sorcieres-en-europe.html">Carlo Ginzburg</a> et on écrira encore beaucoup sur la microhistoire qu’il a contribué à élaborer et à diffuser, sur l’extraordinaire diversité des thèmes et des problématiques qu’il a su aborder et maîtriser, bref, sur l’impressionnante richesse de ses recherches. Pour ma part, plutôt que de parler de quoi son travail était fait, je voudrais essayer de montrer ce que son travail <em>nous </em>a fait. Ce <em>nous </em>renvoie à des générations d’historiens et d’historiennes qui se sont nourries de ses livres à partir des années 1970, au moment de la publication du « Fromage et les vers. L’univers d’un meunier du XVIe siècle ». Mais ce « nous »<em> </em>renvoie aussi aux historiennes et aux historiens confrontés au temps présent.</p>
<p>L’extraordinaire succès du « Fromage et les vers » a tenu, comme cela a été constamment souligné, à l’extraordinaire opération qui consistait à faire d’un individu ordinaire le témoin d’une culture profonde, méconnue et redoutée par les autorités ecclésiastiques <em>[le meunier étudié étant la cible d’un procès en hérésie, NDLR] </em>; et, en même temps, de poser de manière directe le problème du rapport entre cas particulier et généralisation. Cette démarche inaugura l’apparition d’un grand nombre de figures de femmes et d’hommes du passé qui n’avaient pas eu, jusque-là, droit de cité dans l’historiographie, des individus et des groupes sociaux jusqu’alors négligés par les analyses historiques.</p>
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<p>Publicité</p>
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<p>Mais, il faut le souligner, cette rupture avait une implication qui allait bien au-delà de la découverte des <em>« marginaux »</em>. Le cas du meunier Menocchio avait mis en cause une des hiérarchies parmi les plus solides sur lesquelles s’appuyait la pratique historiographique, celle établie entre institutions et individus ; les premières étant nécessairement le pivot autour duquel devaient tourner les seconds. Les comportements de ces derniers, y compris l’organisation de leur vie sociale, étaient généralement considérés comme dispersés, idiosyncratiques, inintelligibles, si on les laissait à eux-mêmes. « Le Fromage et les vers » faisait exploser cette hiérarchie. Menocchio ne se limitait pas à accomplir des actions, mais il les interprétait, les organisait en discours prétendant être entendus.</p>
<h2>Se protéger de ses propres biais</h2>
<p>Le monde est plein d’institutions, nous montre « le Fromage et les vers », c’est-à-dire de manières d’instituer des interprétations de ce qui est – et devrait être – le monde social. À la lecture du livre, l’effet de libération qu’on éprouve va bien au-delà de la découverte de la culture des classes populaires : bien plus largement, c’est la capacité critique des acteurs qui se trouve mise en avant et qui est restituée. Ce retournement a bouleversé la recherche historique. Voilà ce que le travail de Ginzburg <em>nous </em>a fait, pas moins que cela.</p>
<p>Cette révolution dans la lecture des sources, la possibilité d’entendre (et de prendre au sérieux) les paroles qu’elles contiennent, s’appuie sur une réflexion constante qui traverse les livres de Ginzburg, en particulier les nombreux essais écrits au cours des dernières années. Il n’a jamais cessé de réfléchir aux procédures d’analyse qui peuvent protéger le chercheur de ses propres projections, de ses attentes, de ses préjugés, ceci pour lui permettre de « voir » son objet avec la fraîcheur du premier regard, allégé des liens de causalité ou des généalogies déjà établies.</p>
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<div><img alt="Cérémonie en hommage à l’historien Carlo Ginzburg, dans la cour de l’Archiginnasio, à Bologne, en Italie, le 19 juin 2026." src="image/svg+xml,%3Csvg%20xmlns%3D%27http%3A%2F%2Fwww.w3.org%2F2000%2Fsvg%27%20fill%3D%22%23e4e4e4%22%20viewBox%3D%270%200%20630%200%27%20width%3D%22630%22%20height%3D%220%22%3E%3Cpath%20d%3D%27M0%200h630v0H0z%27%2F%3E%3C%2Fsvg%3E" width="630" height="0" /></div>
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<p>Cette démarche – qui doit beaucoup à la lecture, fondamentale pour Ginzburg, de <em>«</em> Mimésis » (1946) d’Erich Auerbach – guide l’analyse de chaque source, afin de construire un empirisme qui n’est en aucun cas le point zéro de la recherche, mais constitue au contraire une conquête, obtenue au prix de grands efforts à travers un processus de <em>« distanciation »</em>. C’est ce projet qui est rendu explicite dans son essai le plus théorique, « Traces. Racines d’un paradigme indiciaire » (2010) : la construction d’un empirisme d’un genre nouveau, non scientiste et non positiviste, qui puisse permettre à l’historien de s’approcher de la vérité sans être prisonnier de l’alternative entre rationalisme et antirationalisme, positivisme ou relativisme. Un tel modèle exige une analyse rigoureuse et sans concession de la légitimité de l’opposition entre vrai et vraisemblable, entre preuve établie et rhétorique, entre morphologie et histoire, entre narration et recherche historique.</p>
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<p><span style="font-size: 1.5em">Contre le téléologisme et les récits lisses</span></p>
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<p>Ce nouvel empirisme s’appuie sur une lecture lente, intense, des sources, où l’historien se trouve dans l’inconfortable situation de devoir tout apprendre des acteurs qu’il voit agir. Cette lecture est revendiquée, cela mérite d’être souligné, à une époque où, comme l’écrivait Auerbach, les historiens se présentent surtout comme ceux <em>« qui interprètent les actions, les situations et les caractères de leurs personnages avec une certitude objective ».</em> La posture que favorise la lecture lente établit au contraire un parallélisme entre historiens et acteurs sociaux, où prédominent le doute et l’incertitude quant à l’orientation des actions accomplies dans le passé, des recherches et des interprétations. La démarche, dépouillée autant qu’il est possible de tout déterminisme préconçu, permet de lire les sources pour ce qu’elles sont : non pas des comptes rendus épurés de processus déjà définis, mais des actions en cours, des coups joués sur un échiquier où le vainqueur n’est pas encore désigné.</p>
<p>Cette démarche à un effet décisif : elle restitue le caractère ouvert, non défini, des situations rapportées. Les choses auraient pu se passer autrement. Ouvrir cette porte permet d’entrevoir des configurations temporaires, des situations en mouvement, dont l’issue n’est pas prédéterminée ni orientée vers un dénouement déjà connu. D’où une conséquence majeure dans la présentation de la recherche : sa progression non linéaire n’est pas dissimulée dans le but de produire des ouvrages lisses et soignés, mais elle est au contraire mise en avant. La description du processus de recherche fait partie intégrante du travail de l’historien : elle en garantit le statut expérimental.</p>
<div></div>
<p>En s’interrogeant, avec l’anthropologue Clifford Geertz, sur <em>« ce que les gens pensaient faire en accomplissant quelque chose »</em>, on établit une proximité avec la réalité du passé, contre le téléologisme des récits globalisants, si présents dans beaucoup de livres d’histoire parus depuis la fin des années 1990. Mais surtout, cette exigence expérimentale se nourrit du fait que les résultats de la recherche ne peuvent être connus à l’avance : ils se dessinent au cours du travail, à travers les catégories, les chronologies que les sources dessinent elles-mêmes. Dans ce processus, la recherche change souvent de direction, transforme son objet en cours de route. En ce sens, la <em>microstoria</em> de Carlo Ginzburg – et la <em>microstoria</em> en général – est une démarche ouverte, dont l’issue n’est pas connue dès le départ : elle est, au sens strict, une découverte.</p>
<h2>« Je voudrais garder aussi bien le mouvement que le but »</h2>
<p>Un court extrait d’un échange, en 1998, entre Carlo Ginzburg et Vittorio Foa (grand intellectuel, résistant, ancien syndicaliste très proche du père de Carlo, Leone Ginzburg) rend explicite l’enjeu de cette démarche. Il a en outre le mérite de revenir sur le choix de la <em>« forme essai »</em> choisie par Ginzburg au cours des dernières années : <em>« Il y a quelque chose qui me rend très méfiant à l’égard d’un travail qui se prête à être enfermé dans une thèse concise et immédiatement compréhensible. Si l’objectif est cela, si seule la conclusion compte, nous pouvons aussi nous débarrasser du travail préparatoire. Je ne pense pas que cette attitude soit juste. Je voudrais garder aussi bien le mouvement que le but. […] Il y a quelque chose dans la forme essai qui semble posséder une proximité mimétique avec la relation entre mouvement et fin. L’essai est le mouvement lui-même, c’est la vie dans ce qu’elle a d’inachevé. »</em></p>
<p>Avoir inventé des procédures d’analyse qui nous protègent des déterminismes, des finalismes, des évolutions dessinées à l’avance, signifie avoir pratiqué l’expérience de <em>« brosser à rebrousse-poil » </em>le pelage trop luisant de l’histoire (selon l’expression de Walter Benjamin, très chère à Ginzburg), pour mettre en relief ses nœuds et ses rugosités. Avoir transmis cette pratique, c’est un des cadeaux les plus précieux que nous laisse Carlo Ginzburg.</p>
<p>BIO EXPRESS</p>
<p>Simona Cerutti est une historienne italienne, directrice d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, à Paris. Formée à la microhistoire auprès de Giovanni Levi et proche de Carlo Ginzburg, elle est spécialiste de l’histoire sociale, du droit et des hiérarchies dans les sociétés d’Ancien Régime. Elle est l’autrice de plusieurs ouvrages importants, dont « la Ville et les métiers » (EHESS, 1990) ou « Etrangers. Etude d’une condition d’incertitude dans une société d’Ancien Régime » (Bayard, 2012).</p>
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<p>Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.</p>
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<p>Par  Simona Cerutti</p>
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		<title>Gérald Garutti : &#171;&#160;la parole selon Habermas&#160;&#187; (Le Figaro)</title>
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		<pubDate>Tue, 24 Mar 2026 20:53:21 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[philoblomet]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité intellectuelle et philosophique]]></category>
		<category><![CDATA[Mort de Jürgen Habermas (mars 2026)]]></category>
		<category><![CDATA[Morts d'intellectuels]]></category>
		<category><![CDATA[Habermas]]></category>

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		<description><![CDATA[FIGAROVOX/TRIBUNE - À l’heure où les démocraties se sabordent, où la technologie s’érige en tyrannie, où le pessimisme gagne les esprits, la pensée de Jürgen Habermas nous délivre un message d’espoir, estime le philosophe Gérald Garutti. Il rend hommage au philosophe décédé ce samedi. Gérald Garutti est philosophe et homme de théâtre, fondateur et directeur du [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>FIGAROVOX/TRIBUNE - À l’heure où les démocraties se sabordent, où la technologie s’érige en tyrannie, où le pessimisme gagne les esprits, la pensée de Jürgen Habermas nous délivre un message d’espoir, estime le philosophe Gérald Garutti. Il rend hommage au philosophe décédé ce samedi.</p>
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<p><em>Gérald Garutti est philosophe et homme de théâtre, fondateur et directeur du Centre des Arts de la Parole, auteur de </em>Il faut voir comme on se parle<em> (Actes Sud, 2023)</em></p>
<p>Lien : https://www.lefigaro.fr/vox/politique/la-parole-selon-habermas-peut-nous-aider-a-sauver-nos-democraties-20260316</p>
<hr />
<p><a href="https://video.lefigaro.fr/figaro/culture/le-philosophe-allemand-jurgen-habermas-est-mort-a-l-age-de-96-ans-20260314">Jürgen Habermas</a> vient de mourir. Il était l’un des derniers philosophes à incarner un certain esprit européen. Celui qui s’est efforcé de sauver, après les catastrophes abyssales de l’humanité contemporaine, la promesse moderne d’une raison émancipatrice. Cet effort s’avère aujourd’hui crucial. À l’heure où les démocraties se sabordent, où la technologie s’érige en tyrannie, où le pessimisme gagne les esprits, la pensée d’Habermas nous renvoie à l’essentiel : l’humanisme n’est pas mort – à condition d’en prendre soin. Toute sa philosophie nous exhorte à fonder une parole véritablement humaine, sensée et partagée.</p>
<div>
<div>Dans l’Allemagne d’après 1945 où advient Habermas, la pensée traverse un profond désenchantement.<a href="http://www.lefigaro.fr/international/edith-bruck-survivante-d-auschwitz-les-pays-cherchent-a-effacer-leur-passe-a-le-mystifier-a-le-nier-20260313"> Après Auschwitz</a>, Adorno et Horkheimer posent un diagnostic radical : la rationalité moderne s’est retournée contre l’humanité. Enivré de science, de technique et d’économie industrielle, le rationalisme des Lumières a abouti au système totalitaire. Avec les cataclysmes du vingtième siècle, l’idée même de Raison humaine devient suspecte. D’émancipatrice, la raison s’est faite aliénante. À ses idéaux humanistes – vérité, dignité, liberté, justice – elle a substitué ses impératifs technicistes – efficience, performance, productivité, rentabilité.</div>
</div>
<p>Après la mort des dieux – le Dieu-religion, le Dieu-tradition, le Dieu-métaphysique –, le XXIe siècle s’est doté du sien : le Dieu-technique. Lequel pousse la raison dans ses limites extrêmes – instrumentales. Une raison absurde réduite à l’optimisation algorithmique. Aux « <em>eaux glacées du calcul égoïste</em> » (<a href="https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/05/05/01016-20180505ARTFIG00027-bicentenaire-de-karl-marx-l-auteur-du-capital-en-dix-dates.php">Marx</a>) rendu exponentiel par la machine. Avec pour seul critère l’efficacité. « <em>La technique et la science assument aujourd’hui la fonction d’idéologie</em> », déclare Habermas dès 1968. Mais refusant tout désespoir, il voit en l’ère post-métaphysique l’avènement de l’Homme – celui des Lumières, placé sous un autre jour.</p>
<h2 id="subhead-ef2881e9-5ba3-40f3-b348-836d98ef17c3">Une éthique de la discussion</h2>
<p>Oui, la raison possède une autre dimension qui la transcende. Une dimension intrinsèquement humaine. À la rationalité instrumentale, Habermas oppose ainsi la rationalité communicationnelle.</p>
<p>Sur quelles valeurs peuvent désormais se fonder nos sociétés ? Non plus sur une autorité transcendante mais sur le dialogue lui-même. Moins en ce qu’il vise que pour ce qu’il est : un processus fondamental, toujours recommencé, se déployant selon ses règles propres.</p>
<p>Toute parole véritable suppose de présenter des raisons. D’accepter la discussion des arguments. De reconnaître l’Autre comme interlocuteur valable – en dépit de tout. « <em>J’appelle </em>agir communicationnel<em> une interaction dans laquelle les participants coordonnent leurs actions par la recherche d’un accord. </em>» « <em>L’entente est le but inhérent au langage</em>. » Non pas influencer, manipuler ou vaincre – mais comprendre. <em>Se</em> comprendre. Une exigence que nous avons malheureusement abandonnée.</p>
<p>Nous vivons une crise de l’espace public – son altération, peut-être même sa disparition. Elle tient en bonne part à une « colonisation du monde vécu ». Les logiques de <em>système </em>(machinisation, automatisation, optimisation) étendent toujours plus leur empire sur les sphères de la vie sociale. Elles détruisent le sens. La plupart de nos actions ne sont plus guère coordonnées par la discussion, mais par des médiums impersonnels et désincarnés auxquels nous souscrivons de plus ou moins bonne grâce.</p>
<p>Habermas l’analyse dès 1962 : « <em>Cet univers produit par les mass media n’a que l’apparence d’une sphère publique </em>». Et en 2006 : « <em>Internet peut certes élargir la participation, mais il favorise aussi la fragmentation de l’espace public.</em> » Internet dissout l’espace d’argumentation rationnelle. Radicalisation, simplification, polarisation, captation de l’attention : nos démocraties agonisent de débats rendus impossibles. Les bulles informationnelles les dispersent au point de les anéantir. À preuve les élections américaines de 2016 et 2024 : les utilisateurs conservateurs de Facebook ont été exclusivement exposés à des critiques de Hillary Clinton puis Kamala Harris et à des éloges de Donald Trump. <a href="http://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/dossier/comment-tiktok-influence-notre-quotidien">Avec TikTok</a>, X, Instagram et Facebook, nous vivons dans des univers hyperpersonnalisés incapables de se recouper.</p>
<p>Sans parole, sans échange, sans délibération, c’est la totalité du monde vécu qui se trouve réduit à néant. Celui où l’homme social actualise sa nature politique. Grâce auquel il agit, résiste, se libère. « <em>Celui qui est incapable de vivre en communauté ou qui n’en ressent nul besoin parce qu’il se suffit à lui-même ne fait pas partie de la cité. Il est une bête ou un dieu.</em> » (Aristote) Ce qui disparaît avec l’effondrement de l’espace public, c’est le fondement même de la démocratie. Notre époque a engendré des bêtes en pire. Plus promptes à grogner qu’à argumenter.</p>
<h2 id="subhead-cfc7d26d-31cf-4db4-a63e-afdf38a9eeab">Refonder la démocratie</h2>
<p>Alors, nos démocraties sont-elles condamnées ? Non, répond Habermas. À condition de <em>se</em> <em>parler</em>. Car la Raison suppose l’Autre. Et la démocratie nous suppose tous. « <em>La démocratie commence dans la conversation</em> » (John Dewey). Il est donc vital que nos démocraties organisent les conditions de la rencontre entre opinions opposées. « <em>L’opinion publique se forme dans la discussion critique. </em>»</p>
<p>Définir la démocratie par ses institutions ne suffit plus. Il s’agit avec Habermas d’en redessiner les contours, ceux du dialogue lui-même. Si la discussion a tout intérêt à (re)devenir le cadre moral minimal des sociétés contemporaines, c’est que la valeur des normes érigées dépend de la façon dont elles sont construites, c’est-à-dire démocratiquement. La parole publique oblige.</p>
<p>L’ouverture anarchique à la dictature des opinions n’a fait que signer la fin des échanges. Échanges que la technologie s’ingénie à ensevelir toujours plus à coups de clics. Par sa mise en garde, la philosophie habermassienne nous délivre un message d’espoir qu’il nous faut entendre : il est fondamental de réapprendre à se parler. Le sort de nos démocraties en dépend.</p>
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		<title>Rencontre avec Habermas (Le Monde)</title>
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		<pubDate>Sat, 14 Mar 2026 16:42:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[philoblomet]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité intellectuelle et philosophique]]></category>
		<category><![CDATA[Mort de Jürgen Habermas (mars 2026)]]></category>
		<category><![CDATA[Morts d'intellectuels]]></category>
		<category><![CDATA[Habermas]]></category>

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		<description><![CDATA[https://www.lemonde.fr/livres/article/2018/02/21/en-compagnie-de-jurgen-habermas_5260409_3260.html « Le Monde » s’est entretenu avec le grand philosophe allemand chez lui, à Starnberg, alors que Gallimard publie deux recueils et une biographie. Par Nicolas Weill Publié le 21 février 2018 à 16h00, modifié le 22 février 2018 à 16h03 Temps deLecture 15 min. En Allemagne, l’usage universitaire réserve l’appellation de « philosophe » à une dizaine [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>https://www.lemonde.fr/livres/article/2018/02/21/en-compagnie-de-jurgen-habermas_5260409_3260.html</p>
<p>« Le Monde » s’est entretenu avec le grand philosophe allemand chez lui, à Starnberg, alors que Gallimard publie deux recueils et une biographie.<br />
Par Nicolas Weill</p>
<p>Publié le 21 février 2018 à 16h00, modifié le 22 février 2018 à 16h03<br />
Temps deLecture 15 min.</p>
<p>En Allemagne, l’usage universitaire réserve l’appellation de « philosophe » à une dizaine d’auteurs éprouvés et, de préférence, disparus (Platon, Kant, Hegel, etc.). Mais comment la disputer à Jürgen Habermas tant celui-ci, à 88 ans, synthétise à lui seul toute une tradition philosophique allemande qui, en dépit de l’histoire, maintient résolument un ancrage, certes critique, dans la capacité des Lumières et de la raison à guider notre vie ?</p>
<p>Les deux volumes d’écrits qui paraissent aujourd’hui montrent l’extrême diversité des thèmes abordés par l’intellectuel, mais aussi la cohérence de son itinéraire</p>
<p>Les salles plus que combles qui accueillent chacune de ses apparitions publiques ; l’écho international de ses tribunes, parfois sarcastiques mais toujours incroyablement documentées, qu’il distille dans la presse depuis les années 1950, tout en se défendant de jouer le rôle de maître-penseur ou de praeceptor Germaniae (« précepteur de l’Allemagne ») qu’on lui prête parfois ; ses adoubements discrets aux hommes politiques qui prétendent se réclamer de lui, pourvu qu’ils se manifestent comme pro-européens ; la dureté de ses adversaires, prompts à dénier toute originalité à sa pensée et à trouver rébarbative sa rude écriture (qualifiée de « lyrisme froid » par Marcel Gauchet) ou enclins à tenir sa philosophie du consensus et de la « raison communicationnelle » pour des rêveries ; sa vie de bretteur théorique ferraillant contre les idées coupables, selon lui, d’avoir engendré le nazisme, mais aussi contre une extrême gauche dont il a qualifié les dérives de « fascistes » dans les années 1960 : tout cela a fini par confondre son trajet d’homme et de penseur avec l’histoire de l’Allemagne d’après-guerre.</p>
<p>Les deux volumes d’écrits, parfois inédits, qui paraissent aujourd’hui sous le titre Parcours, ainsi que la biographie signée Stefan Müller-Doohm (les trois volumes chez Gallimard), montrent l’extrême diversité des thèmes abordés par Habermas, mais aussi la cohérence de son itinéraire. Foisonnement paradoxal pour celui qui, parfois comparé à Hegel, entendait justement rompre avec la prétention métaphysique de ce dernier à embrasser la totalité du monde. Cette philosophie « modeste », qui ne se rebiffe pas devant une certaine professionnalisation ni ne rejette l’appoint des sciences humaines, renvoie aussi au terreau historique dans lequel elle s’est élaborée.</p>
<p>Une « raison faible, faillible, mais non défaitiste »<br />
Jürgen Habermas revendique en effet haut et fort son statut de rejeton de la reeducation (en anglais dans le texte). Par cette expression dépréciative, les citoyens de la République fédérale d’Allemagne, fondée en 1949 sur les ruines du nazisme, vilipendaient les efforts de dénazification imposés par les Alliés. Cette rupture civilisationnelle, pour lui, a été une « chance », et son travail s’en est nourri.</p>
<p>Contre le culte du tragique et du crépusculaire d’une philosophie allemande jugée responsable, dans le meilleur des cas, d’une adaptation à l’arbitraire national-socialiste et d’une importation persistante de son jargon (que, dès 1953, il dénonce dans un retentissant article au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui le rend célèbre), Habermas défend les droits d’une « raison faible, faillible, mais non défaitiste », une « raison communicationnelle », autrement dit fondée non pas sur le modèle du sujet souverain claquemuré dans son solipsisme, mais sur l’idéal d’une discussion libre entre ­alter ego.</p>
<p>« Le Monde des livres » l’a rencontré dans sa maison de Starnberg, coquette cité des environs de Munich située au bord d’un lac, avec les Alpes en point de mire, devenue au fil des ans une destination touristique. En 1972, il y a fait édifier sa « maison individuelle longue et blanche », comme il la décrit, en style Bauhaus, pour y habiter avec sa femme, Ute Habermas, née Wesselhoeft, professeure d’histoire, précieuse partenaire intellectuelle, et leurs trois enfants, Tilmann, ­Rebekka et Judith. Les architectes de cette demeure à flanc de coteau, jadis en pleine campagne mais désormais cernée de voisins, l’ont conçue dans l’esprit du personnage et de ses idées modernistes, en s’inspirant de la célèbre Maison ­Wittgenstein, à Vienne.</p>
<p>Surprendre cet homme de gauche à résider dans la conservatrice et catholique Bavière ne manque pas d’ironie, et les deux époux, « Francfortois exilés », évoquent d’emblée l’ombre de la métropole voisine, Munich, où Adolf Hitler fit ses débuts politiques et où les démocraties européennes firent faillite en 1938 en signant un accord avec lui. Les hasards d’une carrière académique jalonnée des prix les plus prestigieux, mais nomade, expliquent ce choix géographique. Habermas s’y est installé pour diriger quelques années durant l’Institut Max-Planck pour les sciences sociales.</p>
<p>Une passion pour l’actualité politique la plus immédiate<br />
L’hôte de Starnberg, réticent devant les interviews parce qu’il se sent plus à l’aise avec la communication écrite, frappe pourtant par sa chaleur, sa vitalité presque sportive, son accessibilité, à mille lieues de la raideur d’un mandarin. Il répond longuement aux questions qu’on lui pose, jusqu’à ce qu’il soit lui-même satisfait de ses réponses.</p>
<p>Sa passion pour l’actualité politique la plus immédiate et, surtout, sa confiance dans les ressources de la pensée rationnelle sont intactes. La vague de populisme, la « pause » ou la crise actuelle de la construction européenne le préoccupent, certes ; mais il refuse de céder à la déception qu’on serait enclin à lui supposer. En sociologue, il l’interprète à partir des angoisses éprouvées par les classes moyennes face au déclassement ; en démocrate, il y décèle les failles d’une réunification allemande qui a trop peu donné l’occasion aux citoyens de l’ex-RDA de se confronter à leur passé et juge cette crispation transitoire.</p>
<p>Le public français connaît surtout le versant politique de l’œuvre habermassienne : les essais sur l’Europe, le clonage, l’« eugénisme libéral », la religion, et n’a pas avec ses autres travaux la familiarité de ses fidèles commentateurs</p>
<p>Pour son ami le philosophe franco-allemand Heinz Wismann, Habermas est un « optimiste », qui a pris ses distances avec le ton apocalyptique, presque fataliste, de ses maîtres de l’« école de Francfort », Theodor Adorno (1903-1969) et Max Horkheimer (1895-1973), tel qu’il l’a découvert au cours de ses études dans leur ouvrage commun des années de guerre : La Dialectique de la raison (Gallimard, 1974). Mais il n’a rien d’un « optimiste béat ».</p>
<p>Sa confiance dans les effets du « patriotisme constitutionnel » (c’est la Constitution et ses procédures juridiques qui créent la nation et non l’inverse), son attachement à l’idéal kantien d’une humanité cosmopolite et d’une « politique intérieure mondiale » pacificatrice et post-nationale, dont l’Europe devrait fournir le modèle, sont des exigences normatives à réaliser, des horizons d’attente raisonnables. Cette dimension est souvent mal comprise, notamment par un certain héritage du positivisme français ayant tendance à qualifier d’utopique tout ce qui s’éloigne de l’expérience ou des faits purs.</p>
<p>Théorie de la réalité et de la connaissance<br />
Le public français connaît surtout le versant politique de l’œuvre habermassienne : les essais sur l’Europe, le clonage, l’« eugénisme libéral », la religion, et n’a pas avec ses autres travaux la familiarité de ses fidèles commentateurs et traducteurs, parmi lesquels Christian Bouchindhomme et Rainer Rochlitz (1946-2002). Peut-être parce que le style d’intervention politique d’un Habermas se rapproche, lui, du modèle français de l’intellectuel.</p>
<p>Le philosophe Vincent Descombes, auteur du Complément de sujet (Gallimard, 2004 ; réédité en « Tel », 574 p., 17,50 €), observe « un curieux chassé-croisé, Habermas défendant les Lumières et s’étonnant des ferveurs françaises pour Nietzsche et pour Heidegger ». Pour le philosophe Jean-Marc Ferry, le maître ouvrage d’Habermas, La Théorie de l’agir communicationnel (Fayard 1987), où est exposée sa philosophie de la communication, a eu peu d’écho en France. En le complétant à la fin des années 1990 par Vérité et justification (Gallimard, 2001) puis Idéalisations et communication (Fayard, 2006), Habermas, qui a délaissé dès les années 1950 les rivages du néomarxisme pour entamer, en prélude à de nombreux séjours outre-Atlantique, un dialogue avec la tradition américaine, a élaboré une ample théorie de la réalité et de la connaissance.</p>
<p>Prenant acte du changement de paradigme résultant du fameux « tournant linguistique » des années 1960 (l’idée que le langage, et non la conscience ou le sujet isolé, constitue la forme ultime d’explication du réel), Habermas développe sa philosophie la plus profonde à travers ces livres, ardus mais essentiels.</p>
<p>Pour lui, la philosophie occidentale, du moins dans sa version critique et dans les limites qu’elle se reconnaît, doit être assumée et continuée sur un mode « postmétaphysique », telle qu’elle a été réélaborée par Kant puis par les successeurs de Hegel (Feueurbach, Kierkegaard, Marx). Mais rien de plus étranger à l’auteur de L’Espace public (Payot, 1978) que l’idée d’une supériorité ou d’une exclusivité de la raison européenne.</p>
<p>Quand il recherche des sources proprement allemandes, ce n’est pas pour céder au nationalisme culturel, mais pour le combattre en prouvant l’existence d’une autre tradition germanique de réflexion sur la liberté. Il le souligne encore, en 2012, en recevant le prix Heine, qui porte le nom du poète et polémiste de langue allemande exilé à Paris, dont l’œuvre vibre déjà du « pathos de vérité », s’exclame Habermas. Chez le juriste révolutionnaire Julius ­Fröbel (1805-1893), il voit poindre une « république mondiale fédéralement construite », peut-être préfiguration de sa propre théorie du dépassement de l’Etat-nation. De même rappelle-t-il volontiers que le philosophe Ralph Waldo Emerson (1803-1882) était, aux Etats-Unis, un grand lecteur de Goethe, ou que le pragmatisme américain (privilégiant l’étude de l’action plutôt que de la connaissance) qui irrigue son œuvre s’est aussi inspiré de Hegel.</p>
<p>Sentiment de culpabilité à la découverte des crimes du nazisme<br />
Une telle conversion du regard n’était pas donnée dès le départ pour le jeune Habermas. Son père, Ernst Habermas, conseiller juridique, économiste et protestant libéral, a adhéré au Parti nazi et a été classé, par les juridictions d’après-guerre, dans la catégorie de « suiveur » (Mitlaüfer).</p>
<p>Jürgen, lui, a appartenu aux Jeunesses hitlériennes de Gummersbach, près de Cologne, où la famille réside alors. Quoique rentrant dans les dernières classes d’âge mobilisables, nées entre 1929 et 1930 (les Flakhelfer auxiliaires de l’armée de l’air), il n’ira jamais au front et reste secouriste militaire. Stefan Müller-Doohm fait justice des calomnies que les adversaires d’Habermas n’ont cessé de répandre sur ce passé, qui n’a pourtant rien de commun avec celui d’un autre membre célèbre de la « génération 1945 », l’écrivain Günter Grass, dont l’engagement volontaire dans la Waffen SS a tardivement été rendu public.</p>
<p>Le « cas » Habermas ne présente rien de tel. Le biographe montre en revanche à quel point le profond sentiment de ­culpabilité éprouvé par une partie de cette jeunesse, à la découverte des crimes du nazisme, a joué un rôle crucial dans la formation et l’évolution du futur philosophe. En outre, la malformation physique congénitale dont il est affecté, une fente palatine vilainement appelée « bec-de-lièvre », l’a, pense-t-il, protégé de se reconnaître « dans la vision du monde dominante » national-socialiste.</p>
<p>Ses professeurs de philosophie, dans l’Allemagne qui se relève à peine des ruines de l’« année zéro », à Göttingen, Bonn ou ­Zurich, en Suisse, sont parfois d’excellents enseignants, comme Erich Rothacker (1888-1965), qui dirige sa thèse consacrée au philosophe Schelling, ou Oskar Becker (1889-1964). Ce sont aussi souvent d’anciens nazis, discrets mais pas toujours repentis, au même titre que leur contemporain Martin Heidegger.</p>
<p>« La psychologie de ce temps est difficile à expliquer, confie Habermas. Nous devions vivre avec cette évidence que nous nous trouvions dans une université où d’anciens nazis donnaient des cours. C’était ainsi, on ne pouvait rien faire contre. On peut nous le reprocher, mais il faut se replacer dans la mentalité de l’ère Adenauer, des années 1950 jusqu’à la fin des années 1960. Pour une grande majorité de la population, le nazisme était une chose certes désagréable, mais derrière nous. We are over, tout ça c’est le passé. Voilà la couverture mentale dont nous étions enveloppés. »</p>
<p>En 1986, Habermas s’est publiquement opposé, dans une controverse restée fameuse sous le nom de « querelle des historiens », à la banalisation de la Shoah tentée par quelques historiens allemands</p>
<p>En pacifiste, Habermas s’oppose au réarmement allemand dans le milieu des années 1950. Il se plonge dans la littérature et la culture proscrite sous le IIIe Reich. Il discute passionnément d’existentialisme, de l’écrivain suisse Max Frisch, de Georges Bernanos, François Mauriac ou des « chrétiens de gauche » français. « Pour ce qui est du théâtre, avec Sartre, Claudel, les Français dominaient la scène allemande », se rappelle-t-il. Le cinéma tient également une place importante dans cette période, où des œuvres venues de l’Est de l’Allemagne cherchent à lever les silences intéressés de l’Ouest. Le premier film allemand d’après-guerre, Les assassins sont parmi nous, de Wolfgang Staudte, en fait partie ; il le marque durablement.</p>
<p>Opposé à la banalisation de la Shoah<br />
Mais c’est sa rencontre avec les « rémigrants » (exilés ayant décidé de retourner en Allemagne après-guerre) Theodor Adorno, Karl Löwith ou Max Horkheimer et sa redécouverte de la créativité philosophique dont la brève République de Weimar avait fait preuve avant 1933, qui l’extirpent de la gangue philosophique heideggérisante perceptible dans ses premiers écrits, et notamment dans sa thèse, jamais publiée.</p>
<p>Toutefois, les relations avec Max Horkheimer, obsédé par la défense de la démocratie sur fond de guerre froide et de menace soviétique, vont se révéler orageuses, Horkheimer trouvant Habermas un peu trop à gauche à son goût. Jamais, au cours d’une carrière complexe, il ne dirigera l’Institut de recherche sociale où ont régné Horkheimer puis Adorno, et ce contrairement à son disciple Axel Honneth, et même si le nom d’Habermas suffit seul à symboliser la « deuxième école de Francfort ».</p>
<p>A-t-il repris à l’identique la fonction d’éducateur que, dans les années 1960, un Adorno avait fini par remplir ? A l’époque, celui-ci orientait l’opinion publique à la radio ou à la télévision dans les voies d’une critique sociale typique de l’école de Francfort, c’est-à-dire puisant dans le marxisme et la psychanalyse. Lors de leur première rencontre, en 1956, Adorno n’est pas encore l’archétype de l’intellectuel. « Il parlait comme un pianiste » et, pour le grand public, sa lecture était « difficile », se souvient Habermas, attiré par la peinture plus que par la musique.</p>
<p>Dans l’ambiance de ­l’Allemagne de ce temps, fréquenter les « rémigrants » signifie d’abord s’aboucher avec « les seules personnes en qui on pouvait avoir politiquement confiance ». L’illusion d’en avoir terminé avec la mémoire de la dictature va être combattue sans relâche par un Habermas dont l’amitié pour Israël (le spécialiste de la kabbale Gershom Scholem lui a souvent rendu visite) voisine avec une « tournée » spectaculaire en Iran (2002). En 1986, Habermas s’est publiquement opposé, dans une controverse restée fameuse sous le nom de « querelle des historiens », à la banalisation de la Shoah tentée par quelques historiens allemands, dont Ernst Nolte (1923-2016).</p>
<p>Impitoyable devant la moindre trace de nietzschéisme<br />
C’est donc à la période de sa formation philosophique qu’il faut remonter, dès lors que l’on veut comprendre pourquoi ce sociologue du consensus apparaît souvent comme un « penseur contre ».</p>
<p>Il se révèle impitoyable devant la moindre trace de nietzschéisme, qu’il traque, dans son Discours philosophique de la modernité (Gallimard, 1988), jusqu’au cœur de la pensée française des années 1960-1970, chez un Michel Foucault ou un Jacques Derrida (bien qu’il se rapproche d’eux sur le plan politique). De même reproche-t-il à l’égyptologue et historien des religions Jan Assmann ses références au théoricien du droit proche des nazis Carl Schmitt (1888-1985).</p>
<p>On peut également expliquer par là son aversion pour toute une tendance sociologique, illustrée en Allemagne par Niklas Luhmann (1927-1998), qui réduit la société aux simples jeux de domination. Ses avertissements contre la technocratie et la « colonisation » de l’espace public par des présupposés qui transforment l’homme en objet et empêchent de comprendre la communication vraiment démocratique viennent aussi de là.</p>
<p>L’œuvre d’Habermas, axée sur l’argument et la discussion, demeure la cible de critiques voire de francs désaccords, même chez ceux qui s’accordent sur sa nature de monument.</p>
<p>Le germaniste et philosophe Gérard Raulet, professeur émérite à Paris-I qu’Habermas appelait dans les années 2000 « mein national­republikanischer Freund [mon ami ­national-républicain] », juge « troublante » l’onction récente accordée par le philosophe à Emmanuel Macron, rencontré à Berlin, le 16 mars 2017, avant la présidentielle, pour discuter de l’avenir de l’Europe, même si l’explosion du système politique des partis consécutive à l’élection semble « dangereuse », dit Habermas.</p>
<p>Selon Jean-Claude Monod, qui dirige la collection « L’ordre philosophique » au Seuil, beaucoup de jeunes philosophes français trouvent Habermas « trop “intégré” à la norme de la démocratie libérale », en dépit de son net rejet du néolibéralisme. Son intérêt pour les ressources que recèlent les religions pour remédier aux failles de la modernité le laisse en partie sceptique.</p>
<p>« Non, je ne suis pas devenu croyant avec l’âge, s’amuse Habermas, qui prépare un nouveau livre sur le sujet. Ma pensée demeure jusqu’au bout des ongles séculière, mais se veut impartiale envers les traditions religieuses. » Sa seule foi est celle de l’éveil, de l’instant où l’on s’ouvre à un avenir possible, où la vie va continuer, même après une catastrophe. Cette lucidité matinale, on pourrait l’appeler le « moment habermassien ».</p>
<p>CRITIQUE<br />
Le vent de l’époque<br />
Grâce à ces deux recueils, Parcours 1 et 2, utilement disposés en ordre chronologique, dont la traduction a été systématiquement révisée pour les textes qui n’étaient pas inédits, le lecteur francophone dispose d’un outil adéquat pour suivre en détail l’évolution de la philosophie de Jürgen Habermas depuis la fin des années 1970. Si, dans la foulée de la Théorie de l’agir communicationnel (Fayard, 1987), on sent encore, dans le premier volume, l’impact de la discussion entretenue par Habermas avec les philosophes américains et l’importance de la réflexion sur le langage, le second marque la montée en puissance de thèmes plus politiques comme le droit ou l’idée d’un dépassement des nations par une société cosmopolitique. La place de la religion dans la modernité est au centre de nombreux écrits, sous la pression du fondamentalisme, des effets du 11-Septembre ainsi que de la discussion avec le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI. Une leçon de philosophie qui sait laisser passer, derrière la rigueur des concepts, le vent de l’époque.</p>
<p>Lire un extrait de « Parcours I » sur le site des éditions Gallimard.</p>
<p>Lire un extrait de « Parcours II » sur le site des éditions Gallimard.</p>
<p>CRITIQUE<br />
Une biographie sans hagiographie<br />
« Jürgen Habermas. Une biographie » (Jürgen Habermas. Eine Biografie), de Stefan Müller-Doohm, traduit de l’allemand par Frédéric Joly, Gallimard, 656 p., 35 €.</p>
<p>Il y a une véritable cohérence à s’être attelé, comme l’a fait le sociologue et historien Stefan Müller-Doohm, à la biographie de Jürgen Habermas, après celle de Theodor Adorno (Gallimard, 2004), puisque la rencontre des deux philosophes dans les années 1950 fut déterminante. Malgré l’empathie déclarée de l’auteur pour le courant de pensée qu’ils incarnent, celui-ci a su créer quelque distance avec son personnage, en soulignant les polémiques qui l’opposent à certains de ses contemporains appartenant à l’aile gauche de la théorie critique, comme ­Oskar Negt, ou en soulignant discrètement la répartition plutôt traditionnelle des rôles masculin et féminin au sein du foyer Habermas. Sans hagiographie, Habermas est situé comme un homme de son temps : le détail des polémiques dont il a été le protagoniste ou la cible constitue à la fois un récit captivant de l’histoire intellectuelle de l’Allemagne contemporaine et une introduction synthétique et précieuse à une pensée toujours en mouvement.</p>
<p>Lire un extrait sur le site des éditions Gallimard.</p>
<p>Nicolas Weill</p>
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		<title>Mort de Jürgen Habermas (le Monde)</title>
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		<pubDate>Sat, 14 Mar 2026 16:39:19 +0000</pubDate>
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				<category><![CDATA[Actualité intellectuelle et philosophique]]></category>
		<category><![CDATA[Mort de Jürgen Habermas (mars 2026)]]></category>
		<category><![CDATA[Morts d'intellectuels]]></category>
		<category><![CDATA[Habermas]]></category>

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		<description><![CDATA[https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2026/03/14/jurgen-habermas-philosophe-allemand-intellectuel-combatif-et-esprit-encyclopedique-est-mort-a-l-age-de-96-ans_6671207_3382.html Ce théoricien, qui n’hésitait pas à intervenir dans le débat public, fut un des premiers à harmoniser la tradition analytique anglo-saxonne, axée sur la logique et la langue, et la tradition continentale, centrée sur les idées. Par Nicolas Weill Jürgen Habermas est mort à l’âge de 96 ans à Starnberg, dans le sud de l’Allemagne, a [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2026/03/14/jurgen-habermas-philosophe-allemand-intellectuel-combatif-et-esprit-encyclopedique-est-mort-a-l-age-de-96-ans_6671207_3382.html</p>
<p>Ce théoricien, qui n’hésitait pas à intervenir dans le débat public, fut un des premiers à harmoniser la tradition analytique anglo-saxonne, axée sur la logique et la langue, et la tradition continentale, centrée sur les idées.<br />
Par Nicolas Weill</p>
<p>Jürgen Habermas est mort à l’âge de 96 ans à Starnberg, dans le sud de l’Allemagne, a annoncé à l’Agence France-Presse, samedi 14 mars, sa maison d’édition, Suhrkamp Verlag. Né à Düsseldorf en 1929, le philosophe allemand a grandi à Gummersbach, près de Cologne. Installé à Starnberg (Bavière), il était marié à Ute Wesselhoeft (1930-2025), une professeure d’histoire avec qui il avait eu trois enfants, Tillmann, Rebekka (1959-2023) et Judith. Avec le décès de Jürgen Habermas disparaît un des rares contemporains que l’on pouvait, sans hésiter ni galvauder le terme, qualifier de philosophe. Il cultivait une conception qu’il appelait « faillibiliste » de sa discipline, dans une ère estimée par lui comme « post-métaphysique » où la philosophie devait viser une vérité non systématique, accepter ses erreurs et se soumettre à de constantes révisions.</p>
<p>Son nom et son œuvre immense demeureront marqués par des concepts-clés dont le grand public a perçu les échos malgré la complexité de sa pensée. Parmi les notions typiquement habermassiennes les plus célèbres, on trouve l’« éthique discursive », soit l’élaboration en commun des normes politiques et sociales dans l’espace démocratique, l’« espace public » − également le titre de l’ouvrage tiré de sa thèse d’habilitation publiée en 1962 (Payot, 1988) − ou encore l’« agir communicationnel », éponyme d’un de ses plus importants et ardus ouvrages, Théorie de l’agir communicationnel (1981, traduit chez Fayard en 1987). Avec ce traité, il prit congé du marxisme cultivé par la théorie critique de la société pratiquée par ses premiers maîtres de l’école de Francfort (nom donné à un groupe d’intellectuels d’allemands), et en proposa un aggiornamento fondé sur la « communication » (les échanges non hiérarchiques entre citoyens, condition de la démocratie). Il prit en compte le tournant linguistique de la philosophie dans la décennie 1960-1970, c’est-à-dire l’attention nouvelle aux « actes de langage », essentiels selon lui pour comprendre la liberté.</p>
<p>Enrichissement de la théorie critique<br />
Penseur des ruptures, intellectuel public ne reculant jamais devant le débat par voie de presse, habitué depuis sa jeunesse étudiante à intervenir dans le « feuilleton » des journaux allemands (pages consacrées à la culture et aux opinions), Habermas sut exprimer haut et fort ses opinions, indignations et oppositions, en les étayant toujours d’une argumentation rigoureuse, manifestant une surprenante compétence dans les domaines les plus divers qu’il abordait. Mais cet intellectuel combatif fut aussi un philosophe de confluences, l’un des premiers à harmoniser les deux courants antagonistes de la philosophie contemporaine : la tradition analytique anglo-saxonne, axée sur la logique ainsi que sur la langue, et la tradition continentale, centrée sur les idées, l’expérience vécue, assumant sur un mode critique l’héritage historique de la métaphysique depuis Platon.</p>
<p>Pour Habermas, le décor du dépassement de la métaphysique pure avait déjà été planté par l’Institut de recherche sociale (le vrai nom de l’école de Francfort) auquel il fut d’abord identifié. Un de ses dirigeants, le philosophe et musicologue Theodor Adorno (1903-1969), fit d’ailleurs d’Habermas son assistant dans les années 1950. L’institut, fondé en Allemagne, s’y était réimplanté après un exil américain. « Francfort » avait montré la vanité d’une philosophie politique fonctionnant sans l’appoint de la sociologie ou de la psychanalyse. Sans partager le pessimisme d’un Adorno, effaré par les dérives que la raison moderne pouvait entraîner, et notamment Auschwitz, Habermas s’efforça comme lui de lier le sort de la philosophie aux sciences sociales, mais sans avoir, à l’instar d’Adorno, de propension pour la musique (il reconnaissait être « amusikalisch »).</p>
<p>Son esprit encyclopédique n’en marqua pas moins de son empreinte le courant toujours vivant de la théorie critique. Il sut l’enrichir et l’irriguer par les enseignements de la philosophie pragmatique américaine – de John Dewey (1859-1952) ou de Charles Sanders Peirce (1839-1914). En effet, rien de moins qu’« autochtone » le cheminement de ce jeune homme qui, après 1945, s’était jeté avec passion sur la littérature et le cinéma proscrits, voire mis au feu, par le régime nazi dans lequel avaient baigné son enfance et son adolescence. Le film Les assassins sont parmi nous, de Wolfgang Staudte (1946), quoique produit à l’Est, eut un fort impact sur lui, confiait-il. En lecteur insatiable, il dévorait les auteurs marxistes, mais aussi les écrivains français (Paul Claudel, Georges Bernanos, etc.) catholiques ou existentialistes.<br />
Car très tôt Jürgen Habermas se positionna contre une tradition intellectuelle allemande cultivant le nationalisme, le rejet conservateur de la modernité, l’irrationalisme ou l’enracinement provincial. De ce point de vue, Habermas représenta le contre-modèle de l’autre philosophe important de son temps, Martin Heidegger (1889-1976). L’influence de l’auteur d’Etre et Temps (1927) s’exerça il est vrai surtout sur les deux premiers mentors d’Habermas – et, par ricochet, sur ce dernier –, le philosophe et sociologue Erich Rothacker (1888-1965) et le logicien Oskar Becker (1889-1964).</p>
<p>Compromises − comme leur inspirateur − avec le nazisme, leurs carrières n’avaient pas eu vraiment à en souffrir. Au courant du passé de leurs professeurs, les étudiants de cette époque dissociaient cependant leur opinion politique de leurs études. Le doctorat d’Habermas fut ainsi très classiquement consacré à l’idéaliste allemand Friedrich Wilhelm Joseph Schelling (1775-1854), fort apprécié par Heidegger. Fait exceptionnel, Habermas n’en autorisa jamais la publication.</p>
<p>Rejet de la « couverture mentale »<br />
Plus tard, il opposera à cette tradition intellectuelle une généalogie tout aussi « allemande », mais plus proche des Lumières françaises, et surtout plus démocrate, dominée par la figure spirituelle du poète et penseur aux origines juives exilé en France Heinrich Heine (1797-1856) − Habermas fut lauréat du prix Heinrich Heine, en 2012. Dans ses travaux d’histoire de la philosophie, Habermas ne manqua pas non plus de souligner la contribution de « penseurs juifs » à la philosophie allemande (et restera sourcilleux face à toute manifestation ou résurgence d’antisémitisme). Ainsi, dans Profils philosophiques et politiques (1974, traduit chez Gallimard en 1987), trouve-t-on un fascinant éloge du philosophe juif Salomon Maimon (1753-1800), précurseur occulté de l’idéalisme allemand, soit le courant principal de la philosophie d’outre-Rhin au XIXe siècle.</p>
<p>Décrivant, dans un entretien partiellement inédit accordé au Monde en 2018, l’atmosphère de sa formation universitaire, Habermas évoquait l’état d’esprit d’une génération, la sienne, n’ayant respiré que l’air pestilentiel d’une dictature et ayant tardivement appris le goût de la liberté, trop tard ou trop tôt pour affronter des aînés compromis mais accrochés à leur poste : « Nous n’étions pas la génération de 1968. Nous n’avons pas, nous, éprouvé le besoin de pousser et de confronter nos enseignants avec leur passé. » « La psychologie de ce temps est difficile à expliquer, ajoutait-il. Nous vivions certes avec cette évidence d’être dans une université où d’anciens nazis donnaient des cours. C’était ainsi, on ne pouvait rien faire contre. On peut nous le reprocher, mais il faut se replacer dans la mentalité de l’époque, celle des années 1950 à 1960, d’une population majoritairement acquise à l’idée que “tout ça, c’est derrière nous”. Le nazisme était quelque chose de désagréable, mais on en avait terminé. Telle était la couverture mentale qui nous entourait. »</p>
<p>Cette « couverture mentale », Habermas l’a pourtant rejetée bien avant les autres. Un geste qu’il convient d’apprécier à l’aune de son milieu familial. Son père, Ernst Habermas (1891-1972), conseiller juridique et protestant libéral, avait en effet adhéré au Parti national-socialiste. Dans les catégories de la dénazification pratiquée par les tribunaux d’après-guerre, il avait été classé dans celle de Mitläufer (« suiviste »). Jürgen fut membre des Jeunesses hitlériennes à Gummersbach. Quoique rentrant dans les dernières classes d’âge mobilisables, nées entre 1929 et 1930 (on désigne la sienne sous le sobriquet de Flakhelfer, auxiliaires servant dans les batteries aériennes), il n’alla toutefois jamais au front et resta cantonné dans la fonction de secouriste militaire.</p>
<p>Son biographe, Stefan Müller-Doohm, qui a écrit Jürgen Habermas. Une biographie (Gallimard, 2018), fait justice des calomnies que les adversaires d’Habermas en Allemagne n’ont cessé de répandre sur ces débuts, qui n’ont pourtant rien de commun avec ceux d’un autre membre célèbre de la « génération 1945 », son quasi-contemporain, l’écrivain Günter Grass (1927-2015), dont l’engagement volontaire dans la Waffen-SS fut tardivement rendu public.</p>
<p>Du reste, le handicap dont souffrait Habermas depuis sa naissance et qui rendait sa diction difficile − la fente labio-palatine ou « bec-de-lièvre » − ne le conformait guère aux standards de la prétendue « race des seigneurs ». De son propre aveu, cette infirmité allait s’avérer plus tard déterminante dans certains engagements théoriques, notamment dans la décennie 1990-2000, lorsqu’il mena une réflexion vaste et inquiète sur les manipulations génétiques (L’Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, 2001, traduit chez Gallimard en 2002). « J’ai écrit sur ce sujet, expliqua-t-il au Monde, parce que quelque chose de très élémentaire s’était allumé en moi contre le fait que les parents puissent connaître à l’avance les défauts potentiels de leur futur enfant et qu’on puisse manipuler génétiquement un individu futur. » « Mon défaut physique a beau être désagréable, ajoutait-il, je pourrais dire, en regardant ma biographie depuis l’âge de quinze ans, qu’il m’a plutôt aidé que desservi », commentait-il.</p>
<p>Proche du néomarxisme<br />
La « langue du IIIe Reich » ayant bercé la jeunesse d’Habermas, celui-ci n’eut aucune peine à en reconnaître le jargon sous la plume de Martin Heidegger dans une conférence de 1935 publiée en 1953 sous le titre d’Introduction à la métaphysique (Gallimard, 1980). Heidegger y parlait tout de go de la « vérité et la grandeur profonde » du mouvement national-socialiste. Dans une tribune parue la même année dans le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, sous le titre « Penser avec Heidegger, contre Heidegger », le philosophe de 24 ans « épouvanté » protesta contre cet étalage sans complexe. Il ne cessa par la suite d’évoluer vers la gauche, choisissant de rédiger sa thèse d’habilitation cette fois sous la direction d’un professeur marxiste persécuté par les hitlériens, Wolfgang Abendroth (1906-1985).</p>
<p>Après sa rencontre avec Adorno, Habermas fut rapidement identifié comme un penseur proche du néomarxisme, nourri du Hongrois Georg Lukacs (1885-1971), du Germano-Américain Herbert Marcuse et de la lecture des « jeunes hégéliens » du XIXe siècle, Marx, Feuerbach, dont il se revendiqua d’ailleurs tout au long de son existence, y compris quand, en athée résolu, il se penchait sur la place de la foi dans la modernité, à partir des années 1990 (Une histoire de la philosophie I et II, Gallimard, 2021 et 2023). « Les jeunes hégéliens voulaient rompre avec la métaphysique à laquelle Hegel s’accrochait encore, ce qui est également mon intention, dit-il au Monde. Marx tout comme Feuerbach ont critiqué Hegel sur le poids de la religion dans sa philosophie. (…) Les jeunes hégéliens ont-ils voulu rompre avec la compréhension professionnelle de soi-même que la philosophie avait jusqu’à eux ? Oui, dans un sens précis et dans la mesure où celle-ci prétendait rendre compte du tout du monde en le saisissant comme objet. »</p>
<p>A la fin des années 1950, Habermas commença sa longue carrière académique à l’université de Francfort. Mais, en dépit de sa proximité avec Adorno et son inscription dans la mouvance francfortoise, il ne lui succéda pas à la tête de l’Institut de recherche sociale. L’ombrageux philosophe et sociologue Max Horkheimer (1895-1973), depuis 1931 un des dirigeants de l’école de Francfort, se méfiait de lui et le considérait comme un théoricien trop marxiste à ses yeux, mettant en garde son ami Adorno contre cet assistant et refusant même d’habiliter ce dernier à l’institut (Habermas sera habilité à l’université de Marburg).</p>
<p>En 1971 et jusqu’en 1983, Habermas obtint un poste de codirecteur à l’Institut Max-Planck de Starnberg (Bavière). Cet esprit avide de s’approprier les disciplines empiriques croisant son propre chemin de pensée, qu’il s’agisse de génétique, de linguistique, de théologie, de construction européenne ou plus récemment des statuts de la Cour internationale de justice, y fut chargé de mettre en œuvre un programme consacré aux conditions de vie dans le monde scientifico-technique. Il y élut également domicile.</p>
<p>En 1972, il fit édifier en style moderniste Bauhaus une « maison individuelle longue et blanche » à flanc de coteau, présence insolite, dans cette localité bourgeoise des environs de Munich, dans une Bavière conservatrice et catholique, d’intellectuels de gauche qui se sentaient, sa femme et lui, des « Francfortois exilés », concédait-il à ses visiteurs avec l’ironie cordiale dont il ne se départait jamais.</p>
<p>Lecture critique du « capitalisme tardif »<br />
S’il fut un progressiste, compagnon de route certes sceptique et critique de la social-démocratie allemande, la révolte étudiante des années 1960 prit le professeur Habermas en porte-à-faux, comme du reste son maître Adorno, chahuté dans son amphithéâtre à la veille de sa mort. En Allemagne, on n’avait pas oublié que la politisation du monde académique et notamment estudiantin avait été un des traits de la période hitlérienne, où l’on allumait volontiers des bûchers de livres devant les facultés. Malgré la sympathie qu’il pouvait éprouver pour le mouvement, Habermas ne voyait en outre nulle contradiction entre l’ordre constitutionnel et l’émancipation.</p>
<p>Contrairement aux soixante-huitards allemands, pour lui, le droit était plutôt la condition sine qua non de la démocratie réelle. En outre, il reprochait aux leaders étudiants le caractère attardé de leur marxisme resté « scientifique ». En dépit de l’influence que L’Espace public avait pu exercer sur la jeunesse universitaire de cette décennie, il en stigmatisa la violence et parla à son sujet de « révolution fictive » (Scheinrevolution), soulignant la similitude, non de contenu, mais de méthode, avec le fascisme italien. D’où l’expression de « fascisme de gauche » (Linksfascismus) qui lui échappa au beau milieu d’une assemblée générale, au grand scandale de l’assistance.</p>
<p>Il n’en salua pas moins, dans le soulèvement des campus, de Berkeley à Berlin, l’éclosion d’une nouvelle sensibilité éthique. « L’identification personnelle avec les affamés, les pauvres et les opprimés du tiers-monde parle pour la faculté de l’imagination morale, elle constitue en outre une impulsion nécessaire à la recherche d’une relation de cause à effet entre la répression chez nous [en Allemagne] et la répression dans les pays non développés », écrivit-il dans Le Mouvement protestataire et la réforme de l’université (1969). Dix ans plus tard, alors que l’Allemagne affrontait le terrorisme de la Fraction armée rouge, il fustigera avec virulence les intellectuels modérés qui rendaient les « théories de gauche » et les « libéraux de merde » − dont lui-même − responsables du chaos.</p>
<p>Sa lecture toujours critique du « capitalisme tardif », développée dans un des ouvrages de son corpus ayant eu une réception mondiale, Raison et légitimité (Payot, 1978), aboutissait au constat que la lutte des classes avait fini par se transformer en compromis de classes et que l’interventionnisme propre à l’Etat social avait eu pour effet que le partage des ressources s’effectuait désormais sur des critères politiques, contrairement à ce que pouvait croire le marxisme classique englué dans le matérialisme et l’économisme mécanique. Les crises dans les sociétés démocratiques ne pouvaient donc être surmontées que politiquement, par un renforcement des libertés civiques et de l’égalité. Pour Habermas, elles étaient comme autant de « déchirures du tissu communicationnel de la société », tout en favorisant l’accès à une vérité restée inaperçue jusque-là.</p>
<p>Contrairement à la philosophie néolibérale, qui faisait reposer la liberté sur le seul équilibre des intérêts, une démocratie véritable, déconnectée du capitalisme, ne pouvait selon Habermas s’appuyer sur le marché. Dans Entre naturalisme et religion. Les défis de la démocratie (Gallimard, 2008), Habermas pourfendit cette conception néolibérale comme « post-truth democracy » (« démocratie post-vérité »). Pour lui, la démocratie ne pouvait émerger que d’un débat continué entre citoyens, en vue de produire de la légitimité en se soumettant au « meilleur argument ».</p>
<p>Alors qu’on lui a parfois accolé avec une admiration teintée d’agacement l’étiquette de « praeceptor Germaniae » (« éducateur de l’Allemagne »), Habermas ne craignait jamais de mécontenter quand il rappelait les exigences et les limites d’une pensée et d’une République, la République fédérale d’Allemagne, née sur le champ de ruines de l’après-guerre. Ainsi intervint-il de façon cinglante dans la « querelle des historiens allemands » (1986-1989, Historikerstreit) pour dénoncer les tentatives de relativisation du nazisme à laquelle s’adonnaient alors trois spécialistes, Andreas Hillgruber (1925-1989), Michael Stürmer et Ernst Nolte (1923-2016).</p>
<p>Praticien de génie<br />
Dans le même esprit, il s’en prit, dans Le Discours philosophique de la modernité (Gallimard, 1988), à ses collègues français dits « post-structuralistes » ou « postmodernes », en particulier Michel Foucault (1926-1984) ou Jacques Derrida (1930-2004) – il se réconciliera par la suite avec ce dernier dans une opposition commune à l’intervention américaine en Irak, en 2003. Il repérait chez ces collègues pourtant à gauche trop de traces de nietzschéisme et d’heideggérisme, tendances contre lesquelles sa génération d’Allemands ne pouvait que se rebiffer.</p>
<p>Habermas n’était pourtant pas toujours là où on l’attendait. En février 2023, par exemple, il n’hésita pas à surprendre : alors que, dans l’hebdomadaire Die Zeit, il avait défendu avec des réserves, contre les pacifistes, l’engagement militaire allemand au Kosovo (1998-1999), le premier depuis la seconde guerre mondiale, face au conflit en Ukraine, il se lança, dans un autre journal de centre gauche, Süddeutsche Zeitung, dans un plaidoyer en faveur de négociations entre l’Ukraine et la Russie, notamment au vu des horreurs que les combats multipliaient sur le terrain.</p>
<p>Contrairement à d’autres philosophes auteurs d’un seul livre majeur, le reste de leur enseignement se composant de cours, d’articles ou d’ébauches, Jürgen Habermas a énormément publié. Il a également reçu une impressionnante quantité de récompenses (dont, en 2001, le très prestigieux Prix de la paix des libraires allemands), fait l’objet de son vivant d’une biographie extrêmement précise et de manuels synthétisant sa pensée sous forme thématique (Habermas. Handbuch, Metzler, 2009, non traduit). Son travail a suscité une littérature secondaire considérable et d’innombrables exégètes dont il a pu en personne approuver ou contredire les interprétations – comme on le voit dans L’Avenir de la démocratie (Bouquins, 2024), une sélection de ses textes politiques réalisée par la chercheuse française Clotilde Nouët, laquelle s’est entretenue avec le philosophe.</p>
<p>De la « raison discursive », thème incessant de son exploration, il n’était pas qu’un théoricien, mais aussi un praticien de génie sachant parler d’égal à égal avec des chefs d’Etat (dont le président français, Emmanuel Macron, au début de son mandat, en 2017). Ce statut « cosmopolitique » débordait les frontières de l’Allemagne. Des foules, y compris dans les pays autoritaires qu’il visita, se pressèrent afin d’entendre ce philosophe de la démocratie et du droit, en Chine en 2001 ou à Téhéran en 2003. Dans ses Petits écrits politiques de 1990 (Flammarion, 1999), ce rationaliste sans illusions mais jamais désespéré décrivait comme suit l’idéal qui anima son parcours : « S’il me reste une trace d’utopie, elle réside seulement dans la conception que la démocratie – et le débat public dans ses formes optimales – a la capacité de trancher le nœud gordien de problèmes sinon pratiquement insolubles. »</p>
<p>Dans les temps où ni la démocratie ni la construction européenne, dont il fut un fervent partisan, ne font rêver, sa voix manquera d’autant plus, comme manquera au cercle des philosophes celui qui s’était imposé comme l’un des plus grands.</p>
<p>Jürgen Habermas en quelques dates<br />
18 juin 1929 Naissance à Düsseldorf (Allemagne)</p>
<p>1956 Assistant à l’Institut de recherche sociale de l’université de Francfort (Hesse)</p>
<p>1961 Soutient sa thèse d’habilitation sur L’Espace public</p>
<p>1971 Codirecteur à l’Institut Max-Planck de Starnberg (Bavière)</p>
<p>1978 Publie Raison et Légitimité (Payot)</p>
<p>1981 Publie Théorie de l’agir communicationnel (traduit chez Fayard en 1987)</p>
<p>1983 Retourne à Francfort</p>
<p>2001 L’Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? (traduit chez Gallimard en 2002)</p>
<p>2021 Parution du premier volume de son Histoire de la philosophie (Gallimard)</p>
<p>2026 Mort à l’âge de 96 ans</p>
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		<title>Mort de Jürgen Habermas (le Figaro)</title>
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		<pubDate>Sat, 14 Mar 2026 16:36:33 +0000</pubDate>
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				<category><![CDATA[Actualité intellectuelle et philosophique]]></category>
		<category><![CDATA[Mort de Jürgen Habermas (mars 2026)]]></category>
		<category><![CDATA[Morts d'intellectuels]]></category>
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		<description><![CDATA[Âgé de 96 ans, Jürgen Habermas, a été impliqué dans tous les grands débats de l’après-guerre, voyant en l’Europe le seul remède à ses yeux à la montée des nationalismes. Le philosophe allemand Jürgen Habermas est mort, a indiqué à l&#8217;AFP samedi une porte-parole de sa maison d&#8217;édition, Suhrkamp Verlag. Il est décédé à 96 [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Âgé de 96 ans, Jürgen Habermas, a été impliqué dans tous les grands débats de l’après-guerre, voyant en l’Europe le seul remède à ses yeux à la montée des nationalismes.</p>
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<p>Le philosophe allemand Jürgen Habermas est mort, a indiqué à l&rsquo;AFP samedi une porte-parole de sa maison d&rsquo;édition, Suhrkamp Verlag. Il est décédé à 96 ans à Starnberg, dans le sud de l&rsquo;Allemagne, a-t-elle précisé, se fondant sur des informations de la famille de cet intellectuel engagé.</p>
<p><a href="https://www.lefigaro.fr/livres/2009/02/12/03005-20090212ARTFIG00443-comment-croire-ensemble-.php">Jürgen Habermas</a>, fut l&rsquo;intellectuel allemand le plus influent de sa génération, impliqué dans tous les grands débats de l&rsquo;après-guerre et voyant en l&rsquo;Europe le seul remède à ses yeux à la montée des nationalismes. C&rsquo;est à promouvoir un projet fédéral européen, pour éviter au Vieux continent de retomber comme au XXe siècle dans les rivalités nationalistes, qu&rsquo;il a consacré ses dernières années.Tout au long de sa vie, Habermas a lié philosophie et politique, pensée et action. Son autorité morale lui a valu de multiples distinctions à travers le monde.</p>
<p>Après avoir été le porte-voix de la contestation étudiante allemande dans les années 60, il en devient la cible trente ans plus tard, ayant dénoncé les risques d&rsquo;un «<em>fascisme de gauche</em>» pour l&rsquo;État de droit.</p>
<p>En 1989, il critique les modalités de la réunification allemande, essentiellement guidée par les exigences du marché, et qui fait «du Deutsche mark son étendard».</p>
<p>Né le 18 juin 1929 à Düsseldorf, Jürgen Habermas, avait été incorporé aux Jeunesses hitlériennes mais il était trop jeune pour avoir participé activement à la guerre. Adolescent, il avait été profondément marqué par l&rsquo;effondrement du nazisme.</p>
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		<title>Hommage à Nicolas Grimaldi (le Figaro)</title>
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		<pubDate>Sat, 07 Mar 2026 09:30:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[philoblomet]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité intellectuelle et philosophique]]></category>
		<category><![CDATA[Mort de Nicolas Grimaldi (février 2026)]]></category>
		<category><![CDATA[Morts d'intellectuels]]></category>

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		<description><![CDATA[«Sorcier de la philosophie», Nicolas Grimaldi fut l’un des plus grands penseurs de sa génération Par Jérôme Michel Lien : https://www.lefigaro.fr/vox/sorcier-de-la-philosophie-nicolas-grimaldi-fut-l-un-des-plus-grands-penseurs-de-sa-generation-20260306 HOMMAGE - Le philosophe Nicolas Grimaldi, élève de Jankélévitch et spécialiste de Descartes, s’est éteint le 13 février à l’âge de 92 ans. Jérôme Michel, conseiller d’État, rend hommage à celui qu’il tenait comme l’un des [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h1>«Sorcier de la philosophie», Nicolas Grimaldi fut l’un des plus grands penseurs de sa génération</h1>
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<p>Par Jérôme Michel</p>
<p>Lien : https://www.lefigaro.fr/vox/sorcier-de-la-philosophie-nicolas-grimaldi-fut-l-un-des-plus-grands-penseurs-de-sa-generation-20260306</p>
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<li>HOMMAGE - Le philosophe Nicolas Grimaldi, élève de Jankélévitch et spécialiste de Descartes, s’est éteint le 13 février à l’âge de 92 ans. Jérôme Michel, conseiller d’État, rend hommage à celui qu’il tenait comme l’un des plus grands représentants de la tradition philosophique française.</li>
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<p><em>Jérôme Michel est conseiller d’État et essayiste. Il a notamment publié des livres sur Mauriac, Jean-René Huguenin et Simon Leys.</em></p>
<p>Nicolas Grimaldi était l’un <a href="https://www.lefigaro.fr/vox/culture/2016/01/21/31006-20160121ARTFIG00108-sommes-nous-des-fanatiques-en-puissance.php">des plus grands philosophes</a> de sa génération. Pourtant, l’annonce de son décès a été accueillie, à de très rares exceptions près, par un silence atterrant. Certains affirmaient naguère que la République n’avait pas besoin de savants. Doit-on se résigner à ce qu’elle soit devenue indifférente à la réflexion métaphysique &#8211; autrement dit à celle du sens de la vie &#8211; et qu’elle ne réserve désormais ses hommages funéraires qu’aux gloires des jeux de ballon, aux rockeurs, et aux farfadets du spectacle ?</p>
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<div>Il est vrai que Nicolas Grimaldi n’avait jamais cherché la lumière ou à mesurer sa notoriété à l’audimètre des penseurs cathodiques. Ce causeur éblouissant méprisait le babil de l’époque. Ce méditatif répugnait à l’effervescence du vide et à la transe nihiliste qui caractérisaient, selon lui, le monde occidental depuis les années soixante-dix du siècle dernier. Son constat était tragique et sans appel : <em>«les humanités dépérissent, la culture se défait, l’Europe s’efface, et chacun déjà s’apprête à danser sur leurs gravats. Puisqu’ils ont choisi de périr, on périra ensemble. Autant que j’ai pu, j’ai résisté. À ce sabbat je n’aurai pris aucune part» . </em></div>
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<p>Nicolas Grimaldi fut assurément un de ces insulaires de l’esprit chers à <a href="http://www.lefigaro.fr/livres/ces-poetes-oublies-cristina-campo-20221031">Cristina Campo</a>. Il en faut moins aujourd’hui pour être marqué au fer rouge et relégué dans le camp des réactionnaires grincheux. On le sait, le discours que l’époque se tient à elle-même, urbi et orbi, ne souffre guère la critique, l’écart, le pas de côté. Nicolas Grimaldi disait qu’il avait traversé son presque siècle comme un passager clandestin. Il s’était depuis longtemps retiré d’un monde qu’il regardait de loin, au sommet de la colline de Socoa, à<a href="http://www.lefigaro.fr/gastronomie/saint-jean-de-luz-5-restaurants-a-decouvrir-dans-cette-nouvelle-destination-gastronomique-20240705"> Saint-Jean-de-Luz</a>, dans l’ancien sémaphore face à l’océan. C’est là que, pendant plus d’une décennie, chaque été, mon épouse et moi lui rendions visite pour nous abreuver à sa parole étincelante, prolongeant sur la terrasse que survolaient des goélands rieurs, l’éblouissement que la lecture de ses livres nous avait procuré.</p>
<p>Sa pensée exigeante fut indifférente aux vogues et modes, rétive à tout jargonnage, allergique à l’iconoclasme de la déconstruction ( Derrida était l’une de ses bêtes noires) et à l’annexion de la philosophie générale par les sciences humaines. Nicolas Grimaldi incarnait le meilleur de la tradition de la pensée française, dans le sillage de Maine de Biran, d’Alain, de Bergson, de Jankélévitch dont il avait suivi les cours à la Sorbonne quand il préparait l’agrégation et dont l’origine remonte à Descartes, ce cavalier «<em>qui partit d’un si bon pas</em>» comme l’avait écrit Péguy dans sa Note conjointe, auquel il consacra ses premiers travaux philosophiques. Agrégé en 1958, Nicolas Grimaldi dispensa son enseignement philosophique dans de nombreuses khâgnes en province, puis aux Universités de Brest et de Poitiers avant de finir sa carrière à la Sorbonne où il occupa notamment la chaire de métaphysique.</p>
<p>Qui a lu <em>L’Effervescence du vide</em> (Grasset, 2012), grand livre de colère et de désenchantement, sait que les évènements de mai 68 lui causèrent une blessure qui jamais ne cicatrisa. Plus qu’un vacarme étudiant, une révolte contre l’autorité ou les prodromes d’une «révolution introuvable», il y vit une profanation de l’esprit et le signe d’un séisme sans retour, la plaque tectonique d’une nouvelle civilisation (la nôtre désormais) recouvrant celle du monde d’hier auquel il appartenait :<em> «Comme la foudre éclatant dans un ciel bleu, nous avons vu les plus vieilles universités du monde balayées par une poignée de gamins, et le plus morne bavardage se substituer partout aux plus subtiles recherches. Mais surtout nous avons vu disparaître ce que nous avions pris pour l’humanité de l’homme : le respect de la langue, le jugement, le goût, et jusqu’à l’exigence ou au moins l’attente d’un sens».</em></p>
<p>Rendu «fou», à treize ans, par la découverte de <a href="http://www.lefigaro.fr/culture/cet-immense-lyrique-le-plus-grand-de-notre-pantheon-victor-hugo-une-vie-en-vers-20260305">Victor Hugo </a>et de Rimbaud, il se rêva d’abord poète avant de se convertir à la philosophie en lisant Nietzsche et Pascal et en se heurtant au paradoxe de la dissidence de l’esprit dans la nature : <em>«Qu’il y eut un malheur de la conscience, c’était donc un lieu commun. On ne pouvait que le constater. Que tout homme portât en lui le vague écœurement d’un échec, tel était le secret qu’il me semblait avoir partout surpris. Mais c’est en même temps un paradoxe. Car le propre de l’homme était qu’il attendît sans cesse sans même savoir ce qu’il attendait. Cette énigme d’une attente sans objet, c’était le propre de l’homme. Et moi, à seize ans, anticipant avec une sorte de naïve arrogance bien des attitudes philosophiques dont je ne savais rien, il me semblait qu’à condition de ne m’en pas distraire cette seule énigme suffirait à me faire découvrir tout le reste».</em> Et tout le reste, en effet, s’ensuivit. Sa carrière professorale, une quarantaine de livres en presque cinquante ans d’écriture et de méditations. Sa pensée s’adresse à tous lecteurs de bonne foi questionnant, au travers des expériences les plus communes de notre humaine condition – l’attente, le désir, l’épreuve du temps, le mal, l’amour &#8211; ce qu’il en est du sens de la vie et du sens de leur propre existence.</p>
<p>Mais il y avait plus, et c’est peut-être l’essentiel. Je veux parler du charme de Nicolas Grimaldi, ce mélange indéfinissable d’extrême attention à son interlocuteur, d’exquise courtoisie venue d’un autre siècle et d’une irrésistible espièglerie juvénile. Sa conversation était inoubliable. Avec lui, les mots, vêtus dans les plus beaux atours d’une syntaxe parfaite, les verbes vocalisés dans la musique de l’imparfait du subjonctif, fusaient, volaient, dansaient, planaient, inlassablement traquaient les paradoxes et les préjugés de notre subjectivité. Maintenant, il nous reste ses livres.<em> Verba volant, scripta manent</em>. Puissent ces derniers prendre le relais de cette parole vif-argent, poétique et rigoureuse, puisant à la source de la tradition philosophique mais n’hésitant pas à butiner hors des sentiers battus, dans le trésor de la peinture, du cinéma (Louis Malle, <a href="https://www.lefigaro.fr/histoire/2016/03/16/26001-20160316ARTFIG00330-les-damnes-ludwig-mort-a-venise8230-connaissez-vous-bien-les-films-de-visconti.php">Luchino Visconti</a>…) et surtout de la littérature, étayant bien souvent ses analyses de Proust, <a href="http://www.lefigaro.fr/histoire/victor-hugo-et-honore-de-balzac-deux-genies-qui-s-admirerent-de-loin-20260305">Balzac</a>, Stendhal, Tolstoï, Sartre, Dino Buzzati, André Breton ou Georges Simenon.</p>
<p>On a dit de lui qu’il fut un sorcier de la philosophie, un artiste de la métaphysique, un voltigeur de la raison, un danseur du <a href="https://www.lefigaro.fr/langue-francaise/expressions-francaises/pourquoi-il-faut-relire-platon-et-aristote-pour-debattre-correctement-20231022"><em>logos</em></a> . Ses élèves, de génération en génération (quelle chance fut la leur !), l’appelaient aussi «l’enchanteur». Oui, Nicolas Grimaldi enchantait ceux qui le croisaient. Le quittant, l’enchantement ne nous quittait pas. J’avais l’impression d’être plus intelligent en l’ayant rencontré, plus aérien, plus musical. C’était la plus belle de ses offrandes. Pour ma part, il a enchanté les heures luziennes qui nous réunirent chaque été de ces dix dernières années.</p>
<p>Désormais je n’emprunterai plus la rue des Dunes qui me conduisait à l’ancien sémaphore de Socoa. Nous n’évoquerons plus, devant l’Océan immense, en buvant une coupe de champagne, l’attente, le temps, les métamorphoses de l’amour, les démences du nihilisme, ou l’Espagne, si proche qu’il a tant aimée. Il est donc venu le moment de prendre congé. Adieu Monsieur le professeur. Au revoir très cher ami. Vous allez nous manquer. Vous me manquez déjà.</p>
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		<title>Robert Maggiori : Hommage à Nicolas Grimaldi</title>
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		<pubDate>Tue, 17 Feb 2026 17:00:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[philoblomet]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Actualité intellectuelle et philosophique]]></category>
		<category><![CDATA[Mort de Nicolas Grimaldi (février 2026)]]></category>
		<category><![CDATA[Morts d'intellectuels]]></category>
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		<description><![CDATA[Lien : https://philomonaco.com/philo-blog/hommage-a-nicolas-grimaldi-1933-2026/ Nous apprenons avec une profonde tristesse la disparition de Nicolas Grimaldi, professeur émérite à la Sorbonne, où il a occupé la chaire d’histoire de la philosophie moderne puis de métaphysique. Ami des Rencontres philosophiques, auxquelles il a apporté son soutien dès la première heure, il était venu à Monaco pour s’entretenir avec Cynthia [&#8230;]]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Lien : https://philomonaco.com/philo-blog/hommage-a-nicolas-grimaldi-1933-2026/</p>
<p>Nous apprenons avec une profonde tristesse la disparition de Nicolas Grimaldi, professeur émérite à la Sorbonne, où il a occupé la chaire d’histoire de la philosophie moderne puis de métaphysique. Ami des Rencontres philosophiques, auxquelles il a apporté son soutien dès la première heure, il était venu à Monaco pour s’entretenir avec Cynthia Fleury sur l’un de ses thèmes de prédilection : <a href="https://philomonaco.com/philo-audio/de-lamour-nicolas-grimaldi-la-rencontre-amoureuse/">l’amour</a>.</p>
<p>Si la philosophie apporte, à la longue, sinon une sagesse du moins un style, cela se reconnaîtrait, chez Nicolas Grimaldi, à l’élégance du port et des gestes, à la courtoisie, à l’exquise délicatesse de ses manières, à son écriture, précise, sobre, juste relevée par la sonorité rare de l’imparfait du subjonctif. Lorsqu’il parle, guidant son verbe par la gesticulation des mains, il est moins mesuré: il voudrait tout dire, en flots torrentiels, tout faire comprendre, ne pas oublier la moindre nuance, et bientôt déclame, tonitrue, chante et enchante. Il a ainsi envoûté – au lycée de Colmar, à l’hypokhâgne de Janson de Sailly ou de Molière, à la khâgne de Jules-Ferry, aux universités de Brest, Poitiers, Bordeaux, Paris – des générations d’étudiants, qui le décrivent comme un voltigeur, un danseur, un magicien.<br />
Grand spécialiste de Descartes, situant sa réflexion au carrefour de la métaphysique, de l’éthique et de l’esthétique, Nicolas Grimaldi est l’auteur d’une oeuvre importante, longtemps restée discrète hors des amphithéâtres, qui développe en arborescences ou arabesques -­ où viennent se prendre les thèmes de la solitude, de la joie, de l’amour, du travail, du jeu, de la passion, de la jalousie, de l’aliénation, de la terreur… ­- les hypothèses lancées par le Désir et le temps, son premier livre (1971), dans le lequel était exhibé le caractère fondamentalement métaphysique des expériences de la conscience). Si le temps est la réalité ontologique de la conscience, alors l’attente, en tant que «présence qui se transcende elle-même vers l’avenir», est l’étoffe même de la conscience: avant même qu’on puisse prendre conscience de quoi que ce soit, il n’y a dans la conscience, si on peut dire, que la pure attente de l’intuition à venir. Que l’attente soit «constitutive de la conscience» ne va cependant pas sans créer quelques leurres: il n’y a pas piège plus subtil que celui de «vivre dans l’illusion que ce qui est important n’est pas encore commencé». Il écrivait: «Quoi qu’un homme ait poursuivi et quoi qu’il ait attendu, rien ne le contente, puisqu’infinis sont les possibles ouverts à son attente. Alors de deux choses l’une: on n’attend plus rien de la vie, ce qui est une façon de la faire mourir, ou on « attend tout”, ce qui exige la médiation de l’imaginaire».<br />
Y a-t-il une question qui l’ait taraude toute sa vie? Oui, répondait Nicolas Grimaldi, celle-ci: «Qu’y a-t-il que l’homme poursuive sans cesse et n’atteint jamais? D’où vient qu’il manque à l’homme quelque chose qu’il ne parvient pas à déterminer, de sorte qu’il lui suffit de l’obtenir pour découvrir que ce n’était pas ce qu’il avait désiré?».</p>
<p>Robert Maggiori</p>
<p>Œuvres :</p>
<p>L’Expérience de la pensée dans la philosophie de Descartes (1978); Six études sur la volonté et la liberté chez Descartes» (1988); Descartes, la morale (1992); Etudes cartésiennes. Dieu, le temps, la liberté (1996), tous chez Vrin, Descartes et ses fables, 2006 PUF, Le Désir et le temps (Vrin, 1971,1992), Ontologie du temps (PUF, 1993), Bref traité du désenchantement (PUF 1998, 2004), la Jalousie -­ Etude sur l’imaginaire proustien (Actes Sud, 1993), le Soufre et le lilas -­ Essai sur l’esthétique de Van Gogh (La Versanne, Encre marine 1995), l’Homme disloqué (PUF, 2001), Traité des solitudes (PUF, 2003), Socrate, le sorcier (PUF, 2004), Traité de la banalité (PUF, 2005), Le Livre de Judas (PUF, 2006), Préjugés et paradoxes (PUF, 2007), Proust, les horreurs de l’amour, (PUF, 2008), Une démence ordinaire (PUF, 2009), Essai sur la jalousie. L’enfer proustien (PUF, 2010), L’inhumain (PUF, 2011), Métamorphoses de l’amour (Grasset, 2011), L’Effervescence du vide (Grasset, 2012), Les Théorèmes du moi (Grasset, 2013), À la lisière du réel. Dialogue avec Anne-Claire Désesquelles (Les dialogues des petits Platon, 2013), Raison et religion à l’époque des Lumières (Berg International, 2014), Le Crépuscule de la démocratie (Grasset, 2014), Les idées en place. Mon abécédaire philosophique, (PUF, 2014), Les Nouveaux Somnambules (Grasset, 2016), Mémoires d’un passager clandestin (Colonna, 2016), Trois éclaircies sur le Bien, le Beau, le Vrai (Colonna, 2016), Sortilèges de l’imaginaire (PUF, 2019), Les songes de la raison (Pocket, 2020)</p>
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